L’avenir de la presse quotidienne en question
par admin, 4 September 2006
(article publié par Adam Kesher, le 4 septembre 2006 pour LMC)
Le rapport de l’Institut Montaigne intitulé “Comment sauver la presse quotidienne d’information”, publié fin août, n’a suscité ni un énorme bruit médiatique, ni un énorme bruit blogosphérique (1).
Ce n’est malheureusement pas très étonnant. D’abord, il s’agit d’un rapport, autrement dit d’un pavé de 116 pages plein d’analyses, d’idées et de propositions. Et il s’agit de l’avaler. (A télécharger ici)
Ensuite, ce rapport traite des difficultés de la presse, sujet que les grands médias ont toujours du mal à aborder. Et les blogueurs étant toujours très média-dépendants et suiveurs, si les médias n’en parlent pas, les blogueurs non plus.
Enfin, c’est un rapport qui propose. Et une proposition ne suscite pas toujours autant de réactions qu’une analyse bien faite.
La maigre couverture est essentiellement informative et le débat n’aura pas lieu tant qu’aucun candidat n’aura fait siennes les idées défendues dans le rapport. Etre récupéré en vue de la présidentielle est sans doute l’objectif de ce rapport, vu le calendrier de publication. L’Institut Montaigne ne se cache d’ailleurs absolument pas d’être un organe de lobbying.
Cette couverture reflète-t-elle ce qui est couramment reproché à la “grande” presse, à savoir sa partialité, ses œillères, son parisianisme, sa courtisanerie et son incapacité à faire son auto-critique ?
Le rapport mérite pourtant que l’on s’y attarde. “Comment sauver la presse quotidienne d’information”. Sans point d’interrogation. 116 pages pour faire le tour de la question, qui ont, comme le relève Emmanuel Parody sur son blog, le “mérite pour un public profane d’exposer quelques-uns des soucis de notre industrie”.
A l’origine du rapport…
Commençons par le commencement. Le rapport est issu de l’Institut Montaigne, laboratoire d’idées fondé et présidé par Claude Bébéar et dirigé par le très brillant Philippe Manière. L’Institut Montaigne est financé à 100% par des fonds privés et dont aucun mécène ne concourt à hauteur de plus de 3% du budget. Il se définit donc comme “indépendant” (au passage, ne serait-il pas plutôt multi-dépendant ?)
Le groupe de travail pour ce rapport a été présidé par Martine Esquirou, ex-journaliste, éphémère dircom de Canal+ (elle aura inspiré aux auteurs des Guignols leur sketch “Viol Island”, pour ceux qui s’en souviennent) et aujourd’hui en charge des relations presse de Thomson.
Le Monde classe l’Institut Montaigne au centre-droit, ce qui ne signifie pas grand-chose. On sera plus précis en rappelant que les deux têtes de pont de l’institut sont des défenseurs du libéralisme économique (2). Libération a d’ailleurs vite fait de qualifier le rapport sur la presse payante “d’ultra-libéral”, façon expéditive de l’envoyer par le fond en utilisant une rhétorique effrayante.
Un espace de propositions
Le rapport, s’il cède à la caractéristique très franco-française du “tout est nul ici, tout est bien ailleurs”, a donc le mérite de contenir des propositions. Et en cette époque de cerveaux maigres, on ne peut pas ne pas se féliciter que certains proposent.
Alors, quelles sont ces propositions ?
- tripler les aides d’Etat sur une période de trois ans afin que les groupes industriels de presse entament des réformes profondes, puis les supprimer à tout jamais
- supprimer le monopole de la CGT dans les imprimeries
- développer de l’appareil de production en province pour réduire les coûts de transport
- informatiser la distribution pour mieux ajuster le nombre d’exemplaires nécessaire sur chaque point de vente
- supprimer le monopole des kiosquiers pour permettre d’acheter son journal dans d’autres types de points de vente
- proposer des systèmes d’abonnements gratuits pour recruter et fidéliser les jeunes
- assouplir le dispositif anti-concentration de façon à ce que les groupes de presse puissent à la fois proposer un quotidien payant et un quotidien gratuit
- réformer le régime des droits d’auteur (un point absolument capital pour Emmanuel Parody et Jeff Mignon lien)
- renégocier la convention collective de la presse quotidienne pour aligner le régime des indemnités de licenciement liées à la clause de conscience ou de cession des journalistes sur le régime de droit commun (ouf)
- Un plan que le rapport n’hésite pas à qualifier de lui-même de “plan Marshall” pour sauver la presse quotidienne payante, prise en sandwich par les gratuits et Internet.
Je ne sais pas si ce plan est parfaitement cohérent. Je ne sais pas si ce plan serait parfaitement efficace. Pour le moment, émergent des rares billets disponibles l’idée que la question des droits d’auteurs est fondamentale, que les propositions à caractère “socialement sensible” sont plus faciles à écrire qu’à mettre en œuvre, que les pigistes sont laissés-pour-compte… Pour le moment, on capte des visions partielles. Pas une vision globale.
L’approche économique sacralisée
Mais au-delà de cette absence de bruit, ce qui me frappe dans ce rapport, c’est la dimension strictement économique et industrielle de ses propositions. Cette dimension économique est d’ailleurs assumée :
“Une vraie culture d’indépendance d’esprit et de neutralité trouve difficilement sa place dans le contexte de pauvreté qui est celui de trop de rédactions et de trop de journalistes.”
Autrement dit, la logique du rapport est la suivante : il faut créer les conditions d’une pérennité et d’une prospérité économique pour pouvoir régler le problème du contenu de la presse.
Ce qui est juste, mais pas suffisant. Quand on pose la question “Comment sauver la presse quotidienne d’information en France”, on ne doit pas se priver d’avancer des pistes d’amélioration du contenu rédactionnel. On ne peut pas balayer d’un revers de la main la question du contenu en la soumettant à l’économique, aussi capital soit ce dernier.
Ce type de raisonnement me paraît d’ailleurs tout à fait caractéristique des logiques d’économistes : l’économique règne sur le monde, on règle tous les problèmes par l’économique, le reste suivra.
Exemple des limites de ce raisonnement : si la presse ne plaît pas aux jeunes, il ne sert à rien de leur proposer des abonnements gratuits de trois mois (comme le propose le rapport). Ils ne seront que davantage convaincus que la presse ne leur apporte rien ou les énerve, et se détacheront d’elle à tout jamais.
Le rapport propose d’ailleurs des éléments d’analyse assez nombreux sur la crise de l’offre : presse de connivences, tendance au catastrophisme, partialité du traitement médiatique, œillères idéologiques, presse trop politisée, trop répétitive, trop jargonnante : tout cela y est écrit noir sur blanc.
Le premier enjeu : la qualité du contenu
C’est donc bien la question de la qualité du produit qui est en jeu. Et cette question n’est pas moins importante que la question économique, elle est plus importante que la question économique. Parce que la vraie question ne devrait pas être “comment sauver la presse quotidienne payante” mais “comment le système médiatique peut-il éclairer l’ensemble des citoyens sur le monde qui les entoure ?”.
Et on devrait en fait se foutre de savoir si la presse quotidienne payante subsiste, du moment que l’information éclairée est disponible au plus grand nombre.
Il ne faut donc pas se priver d’un débat sur le “produit presse payante”, sur son contenu, et ce sans attendre la mise en place du “plan Montaigne”. Débat qui pourrait avoir lieu autour des Etats Généraux des Médias fin septembre.
Quelques éléments pour avancer dans ce débat de contenu…
Elitisme ou info-conso ? La qualité, tout simplement…
“Il ne faut pas donner aux gens ce qu’ils aiment, mais ce qu’ils pourraient aimer” (Jacques Chancel)
A la question “la presse doit-elle répondre à une demande, ou tracer la voie ?”, n’importe quelle personne sensée répondra sans l’ombre d’une hésitation “tracer la voie”. La qualité rédactionnelle comme moyen de la sortie de crise est d’ailleurs revendiquée par le rapport.
La logique consumériste, en matière d’information, est en effet mortelle pour la démocratie. Elle aboutit au “tout info-conso” : les dépêches qui se substituent aux enquêtes, les micro-trottoirs aux débats, le panurgisme à l’esprit critique.
Pourtant, tout n’est pas à jeter dans l’approche “info-conso” : quand les gratuits sont lus par des personnes qui ne lisaient pas la presse auparavant, il faut s’en féliciter. Quand ils sont lus par d’anciens lecteurs de presse quotidienne, il faut s’en inquiéter. La question est complexe, mais on ne peut nier un certain apport des gratuits.
Il est évident qu’il faut un meilleur contenu pour la presse quotidienne. Le lecteur, au moment où il achète son quotidien, connaît déjà les infos du jour. Il attend donc de l’analyse, de l’enquête, de la valeur ajoutée. En un mot, de la qualité. Qui manque, et qui faisait dire à José Ferré dans un commentaire de billet sur mon blog il y a quelques mois, “si Hubert Beuve-Méry voyait le Monde d’aujourd’hui, il mourrait une seconde fois, mais de honte”.
Reste à savoir ce que l’on entend par la qualité. Surtout au regard de trois reproches courants faits à la presse : élitisme, catastrophisme, partialité.
Qualité ne signifie pas élitisme. Qualité va au contraire souvent de pair avec pédagogie. A l’extrême, la qualité peut même être mariée à l’info-spectacle. C’est le modèle Ardisson : “On met deux bimbos pour pouvoir tenir 20 minutes avec un philosophe”. Un mélange des genres qui déplaît souvent, mais qui constitue une piste très claire pour rendre l’information éclairée accessible au plus grand nombre. Reste à voir comment ce “modèle Ardisson” est transposable en presse écrite (et en presse quotidienne…).
Qualité ne signifie pas catastrophisme. Aujourd’hui / Le Parisien ne devrait pas avoir le monopole des bonnes nouvelles. Titrer sur une bonne nouvelle, ce n’est pas nécessairement transiger avec l’exigence journalistique.
Enfin, qualité signifie plutôt pluralité que partialité. C’est une question extrêmement ouverte. Mais quels qu’ils soient, les choix des rédactions en matière d’opinion doivent être non seulement assumés, mais aussi revendiqués.
Le “ouisme” de la presse quotidienne lui aura beaucoup coûté. La pluralité est-elle une attente du lecteur potentiel de presse quotidienne ? On peut en effet penser que le “grand public” attende de la presse non pas qu’elle lui dicte ses opinions, mais qu’elle lui donne les conditions pour se faire ces opinions.
Il y a un an, j’écrivais, “je crois que les médias agissent comme des repoussoirs pour le vote politique auprès d’une importante frange de la population, en particulier lorsqu’ils dépassent leur rôle d’observateurs pour tenter d’infléchir le résultat”.
J’en suis toujours persuadé, car la représentation du “grand média” dans l’inconscient collectif est celle d’un média sinon objectif, du moins respectueux de la pluralité des opinions. On peut pencher d’un côté ou de l’autre, mais on doit rapporter le point de vue adverse. Le journaliste de presse quotidienne ne doit pas croire qu’il exerce le pouvoir : il le raconte. C’est le prix à payer pour s’adresser au plus grand nombre.
Bien sûr, il y a le succès des journaux engagés, comme Marianne ou le Monde Diplomatique. Eux assument totalement leur subjectivité. Mais ils restent l’exception.
La voie de la subjectivité assumée reste un modèle dont nous sommes très éloignés. Cela pourrait ressembler au modèle turc, avec un très grand éclatement de quotidiens engagés, mais dont les ventes dépassent rarement les 50 000 exemplaires. En attendant, la presse quotidienne a à la fois un intérêt commercial et démocratique à jouer la carte de la (véritable) pluralité.
Une phrase pour résumer tout ce qui vient d’être dit au sujet du contenu de la presse : “pour une critique plurielle et pédagogique, qui n’empêche ni de se réjouir, ni de s’amuser”.
Une presse écrite moins impersonnelle
Partageons encore quelques pistes de contenu pour nos médias écrits : se pose la question du niveau de personnalisation de la presse écrite, Cette “personnalisation” faisant partie des attentes de l’homo-numericus (qui est le même que le lecteur de presse potentiel, comme le fait justement remarquer Emmanuel Parody : “(je suis) mal à l’aise avec cette mauvaise habitude de dissocier la presse écrite de la presse en ligne (…) comme si le lecteur de Libération, une fois en ligne, n’était plus le même lecteur”).
Cette question est bien identifiée et certains, comme Libération justement, commencent à y répondre avec la possibilité de commenter les articles en ligne. Je vois deux pistes pour personnaliser davantage les médias.
Premièrement, la presse écrite est trop anonyme. Elle manque de grandes signatures très identifiées par le lectorat. C’est le résultat d’une politique de non-starification des journalistes, consécutive de leurs infidélités. Qui voudrait starifier un journaliste qui risque de ne plus être là dans 3 mois ? Mais le lecteur aimerait connaître l’auteur de l’article. Qui est-il ? Quel est son parcours ? Quels sont ses combats ? A quoi ressemble-t-il ? Une piste serait donc de “starifier” les plumes .
Deuxièmement, l’apport des lecteurs. L’émergence des blogs montre la formidable envie de débat citoyen et d’interactivité qui habite de nombreux lecteurs. L’interactivité peut ne pas exister que dans des commentaires en ligne. Elle existait bien avant le net. En intégrant davantage de contributions de lecteurs, courriers, commentaires, posts sur des blogs, etc., la presse se rapprochera de son lectorat. A quand “l’édito de Koz” dans le Figaro ?
La responsabilité du politique
Ce ne sont que quelques pistes. Qui ne doivent pas non plus masquer le fait que la responsabilité de la presse quotidienne dans son fiasco n’est pas totale.
Il y a par exemple le photocopillage, oublié par le rapport. Il y a aussi la notion de dévalorisation des marques en général, qui touche la presse (j’en avais parlé ici) et qui est tout juste effleurée par le rapport. Mais il y a aussi la responsabilité du politique.
Le rapport de l’Institut Montaigne émet en effet l’idée que le désintérêt pour la presse quotidienne est en partie lié au désintérêt pour la vie politique. Autrement dit, c’est parce que les politiques trompent, se trompent, échouent et au final perdent en crédibilité et se coupent du peuple, que le peuple se coupe des médias.
Logique : les médias sont une courroie de transmission importante entre les citoyens et les acteurs de la vie politique. Dans la société de défiance, il est normal que la presse recule. La presse n’est que partiellement responsable de ce qui lui arrive. Elle dépend de ceux qui la nourrissent et qui fléchissent. Ce qui, au passage, doit justement l’encourager à les critiquer.
Voilà qui doit aussi nous rendre modestes par rapport à toutes nos ambitions de révolutionner les médias.
Et à l’inverse, les médias doivent profiter des grands débats de société, comme l’Equipe profite de la coupe du monde de football. Leur finalité est commerciale, mais l’intérêt de la société est qu’ils jouent leur rôle d’outil démocratique. Ces deux exigences seront-elles réconciliées en mai 2007 ?
(1) lien
Le Monde (Pascale Santi) : lien
Libération (Muriel Grémillet) : lien
Posts sur des blogs :
Emmanuel Parody : lien
Jeff Mignon : lien
Gilles Klein : lien
Mangouste sur Agoravox : lien et sur son blog : lien
(2) Institut Montaigne, lobbying, presse quotidienne, presse, Emmanuel Parody, Philippe Manière, Guignols, Martine Esquirou, Le Monde, Libération, CGT, Jeff Mignon, Etats Généraux des Médias, Jacques Chancel, José Ferré, Hubert Beuve-Méry, modèle Ardisson, Aujourd’hui, Le Parisien, Marianne, le Monde Diplomatique, Koz, le Figaro, Thiébault Dromard, Pascale Santi, Muriel Grémillet, Gilles Klein, Mangouste, Agoravox, Claude Bébéar
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