Blog et politique: Au-delà des mots (I)
par Christophe Nonnenmacher, 6 September 2006
Le week-end avait bien débuté. Les troupes de l’UMP et de l’UDF se mettaient en ordre de bataille. Attendaient leurs chefs respectifs : Nicolas Sarkozy, à droite, François Bayrou, au centre. A chacun son université d’été. L’une à Marseille, l’autre à la Grande Motte. Tout semblait donc bien ordonné. Et voilà, pif, paf, poum. Microséisme dans les mondes journalistique et politique. D’un coup, tout le monde se rend compte que les deux partis se sont fait un point d’honneur à inviter (tous frais payés pour l’UMP, simplement l’hébergement pour l’UDF) des blogueurs. Fini le temps des universités d’été version Spring break aseptisé. La politique entre dans l’ère du virtuel et de la communication de masse. «Je ne peux encore certifier les chiffres mais il ne me surprendrait pas que l’audience (mensuelle) cumulée des dix blogueurs invités par l’UMP atteigne le million de visiteurs uniques» me lâchait dimanche par téléphone Loïc Lemeur, directeur général Europe de Six Apart et membre de la petite troupe.Un million donc. Rien que ça ! Sachant que sur ce million, on peut estimer qu’au moins 10% des lecteurs enverront la note de A à B, qui la transmettra à C… la force de frappe médiatique potentielle pourrait ne pas être sans conséquences en cas de connivence future entre blogueurs et politiques. En cas de second tour des présidentielles à couteaux tirés… A ceci près, nuance Loïc, que « les blogueurs sont de grands garçons (ou filles) ». Un sentiment pour l’heure majoritaire, retrouvé sur de nombreux blogs de participants comme celui de Vinvin, accrédité à l’UMP : « Vais-je les laisser longtemps exploiter ma bonne humeur pour accompagner le petit Nicolas vers les sommets ? Au contraire, vais-je, à ma façon, sortir par la grande porte en assassinant mes hôtes, dans une ultime preuve de ma liberté de blogueur indiscipliné ? Arrgghhhh… » Avec humour et recul, Vinvin tranche dans le vif. Montre à ses lecteurs et invitants qu’il n’est pas dupe. Que la petite phrase que Sarkozy lui lâcha quelques heures plus tôt – «J’ai besoin de vous» - lorsqu’il lui demanda, caméra à la main, « un petit mot pour les blogueurs », avait été bien comprise, le sous-entendu – lourd de sens – inclus.
Les blogueurs semblent avoir compris cela : compris qu’ils pourraient peut-être – qu’ils le veuillent ou non -, par leur audience et le lien de confiance qu’ils ont su tisser avec leurs lecteurs, être amenés à jouer un rôle d’arbitre électoral. Au printemps prochain. Là, juste entre deux tours. Les états-majors de campagne le savent tout autant. Penser l’inverse serait leur faire insulte. « Tous les partis ont aujourd’hui compris l’importance que peuvent revêtir les blogs dans leur stratégie de communication, que celle-ci s’adresse aux militants ou au grand public, me confirme Philippe Pinault, blogueur invité par l’UDF et dirigeant de la plateforme Blogspirit. Les blogs sont des médias de proximité et peuvent faire office de permanence électorale ouverte 24h/24 ». Alors pourquoi tant insister sur la présence de blogueurs si nul n’est dupe ?
Cette question me taraude encore. Non pas que leur présence me dérange. Bien au contraire. Les journalistes ont beaucoup à apprendre d’eux. L’inverse est également vrai. Au cours de ce week-end, quel que soit le « camp » choisi, les blogueurs – tous le confirment – ont par ailleurs été libres d’écrire ce qu’ils voulaient. Aucune pression n’a été exercée sur eux. Pas même sur les blogueurs encartés à gauche. Alors quoi ? Où serait le problème. Là, dans cette question : pourquoi tant à l’UDF qu’à l’UMP, les responsables en communication ont-ils tant insisté sur la différenciation entre le journaliste dit « objectif », dont le devoir serait de se contenter de livrer des faits et de ne surtout pas donner son avis, et le blogueur dit « subjectif », dont on attendrait qu’il apporte un autre regard – le sien - sur la campagne ? L’interrogation peut faire sourire mais elle s’inscrit dans un contexte où nombreux sont, dans la population, ceux qui clament « journalistes, politiques, tous pourris ». Et puis il y a cette petite phrase, qui n’a a priori l’air de rien, que m’a confiée depuis Paris Frédéric Lefebvre-Naré*, conseiller de François Bayrou : « Internet est un levier permettant d’instaurer la démocratie en France ». Attention, pas de « réinstaurer ». « D’instaurer ». La nuance est de taille. Elle insinue qu’avant Internet, qu’avant les blogueurs, lorsqu’il n’y avait que des journalistes pour se faire l’écho de la vie politique, la démocratie n’existait pas. Délire obsessionnel, mauvaise compréhension de ma part ? J’avoue hésiter. Mais remis en parallèle avec le discours de clôture du leader de l’UDF, la formule m’intrigue encore un peu plus : « Eh bien il faut aujourd’hui une autre séparation des pouvoirs : il faut séparer la politique de l’économique et l’économique qui tient le médiatique ». Une formule toute faite, que de nombreuses personnes partageront sans doute. Mais qui, étrangement, en tant que citoyen, journaliste, blogueur et démocrate, m’interpelle plus qu’elle ne devrait me rassurer …
Photo: Philippe Pinault - rebidouillée sous Photoshop
Vendredi: Blog et politique: Au-delà des mots II
*Suite a la publication de cet article, Frédéric Lefebvre-Naré a souhaité préciser ses propos et la position de l’UDF. Ses commentaires et la discussion qui s’en est suivie sont ici (partie commentaires)
7 Comments
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interessant de s’arreter sur cette différenciation journaliste/blogueur
elle existe bien sur, dans toute la démarche du quidam blogueur quidam parce que (j’en ai mare du mot citoyen qu’on met à toutes les sauces comme un gimmick verbal)
le blogueur donne des points de vue, des opinions, des idées ; il peut informer aussi en temps réel de ce qui se passe autour de lui
mais il n’a pas la formation journalistique pour décoder, et sans doute pour analyser avec du recul
il peut ‘démocratiser’ le paysage dans le sens où il peut se faire entendre (meme si c’est relatif comme audience)
mais on peut imaginer aussi qu’ilpeut se regrouper entre blogueurs et constituer des groupes de pression
et à l’udf ils feraient bien de se méfier, l’outil blogueur peut etre à double tranchant
quant à l’opposition journlaiste/blogueur elle me semble idiote, sans fondement
différence mais pas opposition
ps :
je suis certaine que l la blogosphère inquiète le monde politique dans cette campagne
c’est qq chose qui leur échappe, la blogosphère constitue “une campagne citoyenne” ils ne la controle pas
à moins d’etre aux aguets , non pas en ouvrant leur propre blogs mais en étant attentifs aux blogs résistants aux blogs qui décodent leur langue de bois et leur messages subliminaux
qui échappe à l’effet sondage aussi
feraient bien de nommer des vigiles de blogs…
Les Yeux,
Assez d’accord avec vous sur l’ensemble. Sur la constitution de groupes de pression, on a d’ailleurs un exemple assez récent avec l’affaire Mayetic. Pour l’UDF, disons que la remarque vaut aussi pour le PS, l’UMP, etc.. Maintenant, je n’en suis pour ma part qu’au stade des interrogations. Si la démarche est véritablement honnête venant des politiques, on devrait y voir un gain démocratique. En cas contraire, et à la vitesse où va l’information sur Internet, l’effet boomerang n’est pas à exclure.
De mon point de vue, la constitution d’une plateforme blog à l’UMP risque d’ailleurs de desservir ce parti (au mois auprès des blogueurs). Disons que la stratégie de communication qui leur est conseillée est un peu trop “panzer division” pour charmer sur le moyen terme. D’ailleurs, pour l’ancdote, il est assez amusant de taper “ump” dans google images: http://images.google.fr/images?q=ump&hl=fr&btnG=Recherche+d%27images
Sinon, juste un petit bémol sur l’expression “formation journalistique”. Disons que les écoles apprennent les techniques de journalisme mais pas forcément la prise de recul. Cela est davantage affaire de personnes ou d’expérience (peut-être). Les blogueurs présents aux universités vivaient pour la plupart leur premier grand show politique. Si certains renouvellent régulièrement l’expérience, s’ils apprennent progressivement à décoder ce petit monde, certains pourraient, je crois, devenir de bons journalistes. Maintenant, seul le temps nous le dira.
Les Yeux (je n’avais pas vu le “ps”
Honnêtement, je ne sais pas s’ils ne comprennent pas la blogosphère mais j’ai le sentiment qu’ils se doutent qu’une parti de la course présidentielle s’y jouera. L’exemple du référendum sur le projet de traité constituant est assez révélateur de ce point de vue et à sans doute marqué une étape majeure dans la vie politique française.
A cette occasion, ce que je retiens de l’expérience http://www.europeus.org est les marques de “remerciement” qui nous ont été témoignées autant par des gens du “non” que du “oui”, ayant fait le pari de donner la parole aux deux. Aujourd’hui, ces lecteurs ou auteurs sont pour la plupart toujours avec nous. Ce n’était pas prémédité de notre part. Donner la parole aux deux nous paraissait simplement normal n’étant par ailleurs pas militants dans l’âme. Mais ce que je remarque est que, même si on peut se planter dans l’analyse, les gens restent fidèles aux blogs adoptant une démarche honnête. J’en reviens à ce que je disais dans mon précédent commentaire: si les partis politiques n’essaient pas d’instrumentaliser la blogosphère, tout le monde en ressortira gagnant. Si, à l’inverse, ils essaient, une fois encore l’effet boomerang ne sera pas loin. peut-être mettra t-il un peu de temps à venir mais il viendra sûrement.
Christophe
[…] En parallèle, on lit des billets comme ceux de François Nonnenmacher sur le Monde Citoyen qui accréditent l’idée que l’invitation aux universités d’été témoigne de l’influence des blogueurs : « Les blogueurs semblent avoir compris cela : compris qu’ils pourraient peut-être – qu’ils le veuillent ou non -, par leur audience et le lien de confiance qu’ils ont su tisser avec leurs lecteurs, être amenés à jouer un rôle d’arbitre électoral ». […]
[…] En parallèle, on lit des billets comme ceux de Christophe Nonnenmacher sur le Monde Citoyen qui accréditent l’idée que l’invitation aux universités d’été témoigne de l’influence des blogueurs : « Les blogueurs semblent avoir compris cela : compris qu’ils pourraient peut-être – qu’ils le veuillent ou non -, par leur audience et le lien de confiance qu’ils ont su tisser avec leurs lecteurs, être amenés à jouer un rôle d’arbitre électoral ». […]