Le Cirque
par Bernard Langlois, 11 September 2006
La photo de Jean-Louis Debré sur son perchoir de l’Assemblée, retranché tel un guetteur au créneau d’une casemate de papier : un coup de communication qui rend furieux les socialistes.
Ces parois de ramettes qui encadrent l’honorable président, symbolisant les quelque 140 000 amendements déposés par la gauche pour entraver le débat sur la fusion GDF-Suez, et donc obliger le gouvernement à passer en force (par l’usage du 49-3) étaient destinées à frapper l’opinion : « Voyez comme ces gens de l’opposition ridiculisent le débat démocratique en faisant tout pour l’enliser dans d’interminables discussions sans queue ni tête ! Est-ce ainsi qu’on espère rendre quelque dignité à la fonction parlementaire, déjà si discréditée dans le jugement de nos concitoyens ? » (Il n’a pas dit cela comme ça, ce bon M. Debré, ce sont propos que je lui prête ; mais tel était bien le sens de cette photo-provoc’ propre à discréditer l’adversaire.)
Et l’on peut bien lui rétorquer que ces débats de procédure sont de droit, qu’ils sont parfaitement légitimes et prévus dans le règlement, que les méthodes de retardement, voire d’obstruction à l’adoption d’un projet de loi jugé néfaste ont bien un sens — celui de le repousser le plus tard possible (pour laisser, par exemple, le temps à l’émergence d’une mobilisation populaire qui viendrait en renfort) ou d’obliger le gouvernement à ce passage en force, qui est aussi signe de faiblesse et qu’il ne souhaite pas — ; on peut bien lui dire aussi que ces méthodes dilatoires furent de tout temps utilisées par l’un et l’autre camp, avec plus ou moins de bonheur (et dénoncées, comme il le fait aujourd’hui, par les majorités qui y furent confrontées, avec la même indignation feinte) : il le sait bien, et il n’empêche. Le coup fait mouche ! Force de l’image, opération de com’ réussie. Ce vieux briscard de Le Garrec ne se grattait pas pour le dire à ses collègues socialistes ; « Ça ne passe pas ! Les gens dans ma circonscription m’arrêtent dans la rue pour me dire : “ C’est quoi, ce cirque ! ” »
Il n’est probablement pas le seul à avoir fait ce constat.
C’est sans doute injuste, mais c’est ainsi : la perception qu’ont les citoyens du jeu parlementaire, en ses règles ésotériques comme en ses démonstrations gamines et chahuteuses que donnent à voir les retransmissions télévisées, n’est pas propre à faire respecter la politique. Disons que les compétitions internes aux partis pour savoir qui aura l’honneur de porter le gonfanon lors des courses en sac électorales, non plus. C’est le moins qu’on puisse dire. Et de quelque côté qu’on se tourne, on ne sait si c’est le pathétique ou le dérisoire qui l’emporte.
GROUND ZERO.
Revue de détail :
— Extrême droite : le vieux chef cacochyme, à l’aube du combat de trop, oublie ses anathèmes pour réintégrer dans son « alliance nationale » le « Naboléon » naguère traité de tous les noms d’oiseaux pour tentative de « puputsch » ; l’héritier de la chouannerie, quant à lui, tente de positionner une campagne qui ne décolle pas en en appelant à une « France rurale contre les technoparisiens » (va bien falloir les ramasser, les 500 signatures …).
— Droite : omniprésent, l’agité de Beauvau, avec son rappeur entre deux fumettes, son rocker entre deux transfusions, quelques bronzés en escorte et la plus belle brochette de ripoux du répertoire en soutien : ça, l’héritier du gaullisme ? On comprend que Debré fulmine, que Villepin blêmisse, que Mam se raidisse. Mais il tient la corde, le Sarko. Et ce n’est pas seulement la faute aux médias, n’en déplaise à Bayrou (même si ce dernier a raison de dénoncer leur collusion avec le monde des affaires), le bougre sait y faire dans le registre démago et sera difficile à dégommer …
— Centre : digne campagne du champion béarnais, reconnaissons lui ça. Et si ça finissait par payer ?
— Ecolos : une candidate qui plafonne à 2 % et la tentation du regroupement hétéroclite dans l’hélico de tonton Hulot. Pour une plongée à frissons au fond du gouffre Chiraquie ?
— PS : le pompon de l’embrouillamini revient aux socialistes (certains mettent des guillemets, ils n’ont pas forcément tort). Seul point d’accord entre prétendants : se débarrasser de Ségolène, la madone des sondages (la « Pimprenelle du Poitou », comme on l’a baptisée sur quelques blogs que j’ai plaisir à fréquenter comme on va au bistrot du coin, repère de montbourgeois qui ne se remettent pas de la « trahison » de leur leader charismatique …) ; Jospin, qui n’en finit pas de tâter de l’orteil la température de l’eau du Rubicon ; Lang, dit « vieille charrue », qui ira « jusqu’au bout » (de son sillon ?) ; Strauss-Kahn, piégé par son conseiller en communication (dimanche, sur Canal, la nouvelle émission de Laurence Ferrari : « Je voudrais “ Zidane il a marqué ”, c’est pour mon petit-fils. » Pitoyable) et son plus fidèle soutien renvoyé en correctionnelle pour prise illégale d’intérêt (bien fait pour ta pomme, Huchon !) ; et Fabius, pour qui les carottes sont cuites (après avoir été râpées). Confrontation générale, samedi, devant le jury du Pas-de-Calais, ce ne sera pas triste !
— PC, Alternatifs, Verts de gauche, Gauche radicale : pas fichus — double blocage du PC et de la LCR — de se mettre d’accord sur un candidat commun, au grand désespoir de tous ceux qui espéraient (j’en étais) que la victoire du non au référendum permettrait le lancement d’une nouvelle formation vraiment de gauche — et, dans la foulée, la recomposition du paysage qu’on attend depuis des lustres ; la conjoncture était d’autant plus favorable que la percée de Ségolène, quelques réticences qu’on puisse avoir par ailleurs, a au moins l’immense mérite de faire « turbuler » le PS, ce ventre mou !
Le paysage politique français ? Un champ de ruines. « Ground zero ». Aucun pronostic possible sur ce qui peut y pousser, sinon une abstention mahousse et de nouvelles explosions sociales. Mendès disait que « ce régime né dans la rue finira par la rue. » Ça va bien finir par arriver.
Bernard Langlois.
[ Extrait du bloc-notes de Politis du jeudi 14/10/06 ]
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