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Encore huit mois

par Bernard Langlois, 22 September 2006

Week-end dernier très politique, disais-je (ou mieux : politiquement chargé, comme on dirait d’une langue …) ; mais dont on ne saurait dire s’il a vraiment fait avancer le schmilblick. En tout cas, si Chirac n’est pas à l’heure électorale (voir “Chirac pète le feu”), tous les autres le sont !

— Samedi dernier, à Lens donc, la grande parade des candidats socialistes n’aura pas permis d’y voir plus clair. À en croire la presse, Ségolène en ouverture et Fabius — dont les qualités de tribun ne sont plus à démontrer —, ont été les meilleurs à l’applaudimètre. Il est vrai que taper sur Sarko (« le caniche de Bush ») dans une salle socialiste, ce n’est pas prendre de gros risques. Au moins les postulants, virtuels ou déclarés, se sont-ils conduits en gentils camarades, évitant de se tacler trop brutalement. La campagne interne donnera lieu encore à trois autres débats (mais le mot convient-il lorsqu’il s’agit d’une succession de discours ?), et ça risque de s’animer un peu à l’approche du vote des militants. Car ce sont les militants qui désigneront le candidat, et pas les sympathisants, dont les sondages mesurent presque chaque jour les préférences : ceux-ci placent toujours la Pimprenelle du Poitou loin devant tous les autres ; mais que diront ceux-là ?

— À la fête de L’Huma, le désir d’union était sans doute majoritaire (comme au beau temps de la campagne référendaire), et Marie-George s’est bien gardé de le casser. Mais on ne le voit toujours pas se concrétiser derrière un nom, une trogne, une frimousse— fut-ce celle, charmante, de la dernière candidate prête à se dévouer, Clémentine Autain (1) — derrière qui pourraient se ranger les bataillons militants. Autant leur dire en face, à mes copains de la gauche radicale : si vous ne parvenez pas à vous entendre, ne comptez pas sur ma voix. Peu m’importe qui sera candidat, mais il devra avoir fait l’union derrière lui. Isolés, vous n’êtes rien, en tout cas pas quelqu’un que j’aurai envie de porter dans l’urne. J’aimerais bien savoir ce qu’en pensent mes lecteurs ; je ne dois pas être le seul sur cette position, non ?

— Ça défilait aussi beaucoup dans les lucarnes : Hollande sur Canal, Bayrou sur la Cinq à la même heure, Montebourg sur la Trois un peu après. En jonglant un peu et avec le secours d’un magnétoscope, j’ai pu suivre les trois (si c’est pas de la conscience professionnelle !) Avec Laurence Ferrari, le père François fut égal à lui-même : humour, rondeur, sens de la répartie ; un gros chat sympa, qui joue avec sa pelote de laine socialiste et jouera jusqu’au bout. Bayrou fut bon aussi, avec Schneidermann, en enfonçant le clou sur la collusion des médias et de l’argent, un thème qui recueille de larges approbations bien au-delà de son camp (même Fabius lui a tiré un coup de chapeau), ça pourrait bien « booster » sa campagne, cette affaire-là ; Montebourg (chez FOG), en revanche, m’est paru faiblard : sa position n’est pas facile, en porte-parole de Ségolène, qu’il éreintait encore il y a quelques semaines ; le petit député UMP aux allures de boy-scout ne s’est pas gratté pour le lui rappeler … Le soir, Jospin passait sur RTL : j’ai esquivé. Quant à Elisabeth Guigou, qui vient aussi de sortir un bouquin (2), mille excuses : minuit moins le quart chez le père Ruquier, c’est pas une heure de chrétien.

Et j’en oublie peut-être. Dites, encore huit mois avant de glisser le bulletin dans la fente. Et on va tenir à ce rythme-là ?

CRISE DE CONFIANCE.
La question que je me pose : qui ça passionne, tout ça, en dehors des professionnels (dont les journalistes) ? La crise de confiance envers les zélites, les politiques, les médias est telle (la bulle, comme dit JFK) qu’on peut se poser la question. Honnêtement, je n’ai pas la réponse.
Cette crise de confiance, que chacun constate, et qui se nourrit de bien des choses : les promesses électorales bafouées, les privilèges éhontés, la course aux places (aux « plaçous », comme on dit en … Corrèze), aux prébendes, les petits cadeaux entre amis (et à l’inverse, les coups en vache entre « camarades » ou « compagnons »), les éternels discours en pure langue de bois, les accointances douteuses et les connivences mafieuses, que sais-je encore ? Tiens, toutes ces Impunités françaises dont mon confrère Fontenelle a fait un bon gros livre (3), tout plein d’exemples édifiants sur la façon dont les Importants (de la politique, de la finance, du show-biz, etc. ) savent se mettre à couvert pour ne pas être mis à l’ombre, user de leurs relations pour faire écarter les juges trop curieux, fermer leur clapet aux fouilles-merde de la presse — lisez ce bouquin édifiant et écrit d’une plume alerte ; cette crise de confiance, donc, ne serait-elle pas le signe d’une déliquescence de notre belle — « le pire régime à l’exception de tous les autres » — démocratie ?
Mais vivons-nous bien en démocratie ?

UNE IDEOLOGIE.
Pas si sûr, à en croire cet universitaire italien, Luciano Canfora qui nous conte l’histoire de ce qui n’est qu’une « idéologie », comme d’autres, dans un livre savant qui nous emmène de Thucydide à … Valéry Giscard d’Estaing, en passant par Robespierre, Garibaldi et bien d’autres (4).
Un parcours assez passionnant, d’où il ressort que la démocratie est encore à inventer (ou du moins à instaurer), que telle qu’on nous la vend (et la vante) aujourd’hui, elle n’est jamais qu’une oligarchie, voire une ploutocratie, qui a, dans notre époque moderne, bénéficié du formidable effet d’aubaine que furent le fascisme, le communisme et leur chute respective : « En l’état actuel des choses, c’est la “ liberté ” qui a gagné. Non pas, bien entendu, la liberté de tous, mais celle des plus “ forts ”, de tous ceux qui (nations, régions, individus) sont arrivés les premiers dans la course. » Ce qu’actait, au vrai, cette constitution européenne que nous avons eu bien raison de rejeter, et « qui n’était rien d’autre qu’une sorte de règlement de copropriété pour les privilégiés du monde. » D’où la conclusion de Canfora (déjà auteur de L’imposture démocratique, Flammarion, 2003) : « La démocratie est renvoyée à plus tard, et elle sera repensée de fond en comble par d’autres hommes. Qui ne seront peut-être plus européens. »
Voilà au moins qui nous change de la pensée unique !

Je reviendrai la semaine prochaine sur cette question de la démocratie, à partir du livre d’un autre historien, français celui-ci, Pierre Rosanvallon qui attaque, dans un livre à paraître dans quelques jours (au Seuil), la question sous un autre angle, celui des contre-pouvoirs des citoyens. Ce qu’il appelle La Contre-Démocratie.

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