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Lexique: Colonisation

par Jean Véronis, 24 September 2006

L’édition de dictionnaires est une activité à hauts risques… Alain Rey le savait, bien évidemment, mais il vient encore d’en faire la cruelle expérience — une expérience qui risque de coûter cher à la maison Le Robert, qui était pourtant très fière de sa (très belle) édition 2007 (la 40è !) :

Vous avez peut-être lu l’info dans la presse il y a quelques jours (Le Figaro, Le Monde, Libération). La nouvelle édition contient deux définitions qui ont déclenché une violente polémique:

«COLONISATION. 1: Le fait de peupler de colons, de transformer en colonie. La colonisation de l’Amérique, puis de l’Afrique, par l’Europe. 2 : Mise en valeur, exploitation des pays devenus colonies.
COLONISER. 1: Peupler de colons. 2: Faire de (un pays) une colonie. Coloniser un pays pour le mettre en valeur, en exploiter les richesses.»

Ces définitions sont les mêmes depuis 1967, mais le CRAN (Conseil représentatif des associations noires: 1, 2) et le MRAP sont montés au créneau, demandant le retrait du Petit Robert 2007, et la mise en place « d’un groupe d’étude pour proposer une définition acceptable par tous, des mots “coloniser” et “colonisation” », selon les termes de Patrick Lozès, président du CRAN, qui appelle aussi au boycott du dictionnaire.

Il y a quelques mois, le Nouveau Littré des éditions Garnier a été retiré et passé au pilon à la suite d’une protestation du MRAP. Il faut dire qu’on y trouvait des perles du type:

Juif, ive s. m. et s. f […] Etre riche comme un juif, être fort riche. Fig. et famil. Celui qui prête à usure ou qui vend exorbitamment cher, et en général quiconque cherche à gagner de l’argent avec âpreté. » ;
Arabe n. m. Qui est originaire d’Arabie. Fig. Usurier, homme avide. […]

Les heurs et malheurs des dictionnaires ne datent pas d’aujourd’hui. En septembre 1959, la justice mettait sous séquestre le Petit Larousse 1960, qui donnait la biographie erronée suivante:

Blum (Léon Karfulkenstein, dit Léon). Homme politique français […]

reprenant ainsi, des dizaines d’années après, une campagne antisémite montée par le journal Gringoire contre Blum. Au pilon. Coût pour la maison Larousse: 590 millions de francs de l’époque.

Ces épisodes coûtent cher aux maisons d’édition, mais ils ne sont pas tous de même nature. Dans le cas du Petit Larousse 1960, il semblerait que l’erreur soit due à une malveillance d’un employé licencié (c’est ce qu’en dit Jean Pruvost, dans un livre dont j’ai déjà parlé, “La dent-de-lion, la Semeuse et le Petit Larousse”).

couverture livre jean pruvost

Il n’y avait pas photo: la biographie était diffamatoire, la justice est passée, l’ouvrage a été retiré. Ce serait, je crois, le cas pour n’importe quel livre — sauf qu’étant donné le tirage du Petit Larousse ce fut une catastrophe financière pour l’éditeur.

Dans le cas du Nouveau Littré, la situation est plus compliquée. Le dictionnaire reprend le Petit Littré de 1874, un abrégé du Dictionnaire de la langue française auquel Emile Littré a travaillé à partir de 1844. Autant dire que le monde a quelque peu changé depuis le milieu du XIXè siècle… L’idée de la maison Garnier était de compléter le Petit Littré, en gardant les mots et sens anciens, et en les complétant par des définitions ou des mots nouveaux. Pourquoi pas? On aurait ainsi une image du “trésor lexical” du français “constitué depuis le XVè siècle”, comme le dit l’avant-propos, ce qui peut être utile si l’on étudie la littérature (bien des mots ou sens présents dans Bossuet, Molière, Dumas ou Hugo ont des chances de ne pas se trouver dans les dictionnaires modernes).

Personne n’avait protesté contre le Littré lui-même qui est régulièrement réédité, qui hante les logiciels de traitement de texte, et qui est librement disponible sur Internet. Je présume que lorsqu’on acquiert un dictionnaire ancien, on s’attend à trouver un certain nombre de mots qui n’ont plus cours, et de définitions qui reflètent l’esprit (regrettable parfois) d’une époque. Je n’ai jamais entendu dire qu’Emile Littré ait été particulièrement raciste ou antisémite. Rien à voir avec un Léon Daudet. Il a probablement repris sans se poser assez de questions les définitions des dictionnaires antérieurs (voir une étude détaillée du mot juif dans les dictionnaires à l’Université de Toronto), et les stéréotypes qui imprégnaient hélas la société de la fin du XIXè siècle, comme celle des siècles précédents (nous avons tous en tête, je présume, la réplique de Cléante dans l’Avare de Molière : — Comment diable ! Quel Juif, quel Arabe est-ce là ?).

Il aurait suffit de peu à Emile Littré pour rendre ces définitions plus “correctes” (mais le politiquement correct en la matière est un anachronisme). Il ne s’agissait pas de supprimer les sens péjoratifs (sinon la réplique de Cléante devient incompréhensible): le dictionnaire n’est pas un censeur de l’usage, mais un simple observatoire. Il aurait suffit d’ajouter De façon très péjorative ou bien Par dénigrement (une formule utilisée par exemple dans l’édition de 1922 du Grand Larousse Universel qui traîne sur mes étagères).

Près d’un siècle et demi plus tard, la lecture de ce genre de définition est bien plus détestable, et sa présence sans avertissement particulier dans un dictionnaire de grande diffusion destiné à un public de collégiens et de lycéens est très regrettable. Il n’y a bien entendu pas le moindre soupçon de racisme ou d’antisémitime chez mes collègues Claude Blum et Jean Pruvost, qui ont dirigé l’entreprise du Nouveau Littré. L’éditeur nous dit qu’un symbole qui devait séparer les nouvelles définitions des anciennes a sauté à cause d’un bug informatique. L’erreur est réparée dans l’édition 2006: les couches géologiques sont nettement séparées et l’avant-propos explique les choses de façon plus claire.

En ce qui concerne le Petit Robert, pas le moindre soupçon ne plane non plus sur Alain Rey, pour qui j’ai la plus grande estime, mais il y a de la maladresse là aussi. C’est un peu comme si les maisons de lexicographie n’avaient pas vraiment encore réalisé que les mots sont à manipuler avec précaution et que ce qu’elles publient peut s’apparenter à de la dynamite. Je comprends l’agacement d’Alain Rey, qui fustige «l’inculture économique que ces attaques manifestent». Il ajoute: «Il faudrait avant tout que [les associations] ouvrent le Petit Robert à l’entrée “valeur”. C’est un terme qui relève de la sphère financière, qui n’a en soi pas de connotation positive ou négative.» (Libération). Il a sans doute raison sur l’inculture économique, mais il n’en demeure pas moins que pour la plupart des gens “mettre en valeur” c’est améliorer, et c’est justement là tout l’objet du débat actuel concernant la colonisation. On ne peut pas attendre d’un produit de grande consommation, vendu en supermarché entre les lessives et les salades, qu’il soit lu uniquement par des savants et des économistes. Bien au contraire, il est probablement utilisé par des collégiens et lycéens qui n’ont pas le recul et la capacité d’analyse que demande Alain Rey.

Le lexicographe n’a pas à prendre part dans le débat (complexe) sur la colonisation. Ce n’est pas son rôle. Mais il ne peut non plus faire comme si le débat n’existait pas. Il doit enregistrer l’usage, et son évolution, mettre en garde le cas échéant lorsqu’il s’aperçoit qu’un débat existe. Sinon, quelle est la justification (autre que financière) pour proposer des éditions annuelles révisées? La définition de colonisation était dans le Robert depuis 40 ans. Je crois que l’hypothèse la plus simple est qu’elle est passée dans les mailles du filet et que personne n’a pensé à la revoir.

La notion de “mise en valeur” n’est pas indispensable à la définition de colonisation, et d’autres dictionnaires s’en sortent très bien. Le Petit Larousse (2006) propose ainsi (à travers un jeu de piste habituel aux dictionnaires):

Colonisation Action de coloniser
Coloniser 1. Transformer un pays en colonie 2. Peupler de colons
Colonie 1. Territoire occupé et administré par une nation étrangère, et dont il dépend sur les plans politique, économique, culturel, etc. […]

Ca me paraît moins sujet à polémique. Rien n’interdirait non plus (sauf la frilosité des maisons d’édition) d’insérer des notes d’actualité dans certaines entrées, prévenant que tel mot ou tel usage fait l’objet d’un débat (c’est ce que fait par exemple Wikipedia). Il n’est pas inconcevable enfin que les lexicographes fassent appel à des groupes d’experts, composés de citoyens, de politiques, de représentants d’associations, pour les aider dans leur tâche. Ils le font bien avec des scientifiques pour les termes de biologie, de médecine ou de chimie.

En tout cas, il faut que les maisons d’édition prennent les devants, et proposent des solutions politiquement intelligentes, avec qu’elles soient forcées en catastrophe à des solutions “politiquement correctes” par des groupes de pression divers et variés, qui transformeraient leur dictionnaires en bouillie pour chats intellectuelle (il suffit d’observer les fonctions linguistiques de quelques logiciels de traitement de texte actuellement sur le marché pour avoir une idée de ce que cela peut donner…).

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