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De la Démocratie

par Bernard Langlois, 26 September 2006

J’ai souvenir de m’être fait tancer, il y a bien longtemps, par un rédacteur en chef me reprochant d’avoir parlé dans mon bulletin de radio de « M. Marcellin et de ses policiers » (ou si c’était « M. Guéna et ses postiers » ? Sais plus et peu importe : c’était le « ses » qui coinçait.) « Formule gauchiste ! — m’a dit le chef — Ce sont les policiers (ou postiers) de la République, pas du ministre ! » Sur le principe, il n’avait pas tort. On était pourtant sur Europe 1, alors nettement moins gourmée que les radios d’Etat ; mais même là, et à cette époque (fin 68 ou début 69), on avait tendance à voir du gauchisme partout ! Dans la réalité, on peut constater comment chaque ministre, hier comme aujourd’hui, est d’abord soucieux de se faire bien voir de ses personnels ou des catégories qui relèvent de sa gestion.

J’y vois une dérive.
La priorité d’un ministre de l’Agriculture, par exemple, est-elle de caresser les lobbies agricoles dans le sens du poil, ou plutôt de veiller à ce que l’activité agricole cesse de polluer et d’empoisonner toute la population avec ses pesticides, ses nitrates et autres saloperies déversées à pleins tuyaux dans nos sols, nos rivières, nos nappes phréatiques ? Poser la question c’est malheureusement y répondre … Quel est le souci principal d’un ministre des Armées, sinon de veiller au moral de l’état-major et de complaire aux industriels de l’armement ? Quel ministre de l’Industrie s’est penché, quand il en était encore temps, sur les ravages de l’amiante, au risque de déplaire aux pontes de Péchiney, Alstom ou autres ? Et le scandale du sang contaminé n’est-il pas né du souci des responsables de la santé publique d’éviter un désastre industriel aux professionnels de la transfusion en autorisant la circulation de stocks qu’on savait pourris ?

Dans la pratique, chaque ministre défend son bout de gras (son administration, son budget, sa clientèle …), plus qu’il ne pense à l’intérêt général, ou je me trompe ?

CHIRAC AU CRENEAU.
Tout ça pour dire que les attaques d’un ministre des flics contre les juges (défendu par le ministre des juges) est un grand classique du cinoche ordinaire de notre vie publique.
En s’en prenant aux juges de Bobigny, Sarkozy n’a rien fait d’autre que mettre ses pas dans ceux de ses prédécesseurs de la place Beauvau. Avec la tranquille assurance de ceux qui savent ou croient savoir que ce genre d’attaque, si elle provoque l’indignation de l’honorable corporation des chats fourrés et de quelques intellectuels, a toute chance d’être approuvée par un large électorat plus soucieux d’ordre que de justice, ce que viennent aussitôt conforter d’improbables sondages. « Les Français m’ont compris ! », peut alors se gargariser le démagogue. Le nouveau « caniche à Bush » continue de racoler ferme sur les terres de Le Pen, rien de bien nouveau.

Le piquant de l’affaire, c’est que Chirac soit obligé de monter au créneau pour défendre l’honneur et l’indépendance des juges ! L’hôpital qui se fout de la Charité !

LA CONTRE-DEMOCRATIE.
Comment s’étonner dès lors, au spectacle de ces bouffonneries ordinaires, du profond mépris public qui atteint le politique ? Quel crédit peut garder un système démocratique aussi miné de l’intérieur (et de l’Intérieur !) par ceux qui sont censés le servir ?

Éclairer les voies d’« une sortie réaliste du désenchantement politique contemporain », tel est le propos du dernier ouvrage de Pierre Rosanvallon, qui analyse, dans la continuité de ses travaux sur les institutions démocratiques, « la politique à l’âge de la défiance. » Historien, éminent professeur au Collège de France, Rosanvallon est une figure centrale (sinon centriste : comme le décrit bien un récent portrait à lui consacré dans Libération (1), le co-signataire de La république du centre, fondateur dans les années quatre-vingt, avec François Furet son maître, et Alain Minc le mondialiste heureux, “ Fondation Saint-Simon ” vite apparue comme « le Q.G. de la pensée unique », a fini par rompre avec l’illusion qu’on pouvait compter sur les patrons et les énarques pour réformer le capitalisme ; d’où son retour, avec son nouveau think tank , « La République des idées », à ses origines, celles de la critique sociale) du paysage intellectuel français, une des plus brillantes. Un mandarin, certes, mais atypique : conscient de sa valeur, mais sans forfanterie, ne fermant jamais le dialogue ; forçant ainsi le respect, sinon toujours l’adhésion. On est toujours sûr, en le lisant, qu’on apprendra quelque chose, qu’on enrichira sa réflexion. Ainsi, dans cette Contre-démocratie (2), qui réhabilite les différentes formes de contestation sociale, les constitue en composante indispensable d’une démocratie vivante, au même titre que les formes institutionnelles classiques. Rosanvallon récuse donc l’idée communément admise d’un désintérêt croissant des citoyens pour la chose publique, ce « mythe du citoyen passif ». Non pas déclin, dit-il, mais mutation de la citoyenneté, qui s’exprime de moins en moins par le bulletin de vote, mais de plus en plus par des formes politiques non-conventionnelles qui superposent « un ensemble de pratiques de surveillance, d’empêchement et de jugement. » Pratiques légitimes, à ses yeux (tant il est vrai, comme le disait Mme Rolland en 1791, que « le gouvernement représentatif devient bientôt le plus corrompu des gouvernements si le peuple cesse d’inspecter ses représentants »), et qui ont toujours existé (ou cherché à s’exprimer) dans l’Histoire — comme il en fait la pointilleuse démonstration. Cette fonction d’un peuple-vigilant, d’un peuple-veto, d’un peuple-juge — toujours contestée et brimée par les pouvoirs autoritaires (lois contre les associations, contre la presse, etc.) — est aujourd’hui en pleine expansion (voir, notamment, le rôle de l’Internet, dernier avatar de la diffusion éclair des idées, des contestations, des mobilisations), alors que décline celle du peuple-électeur. Ce qui ne va pas sans danger, aux yeux de notre professeur, qui pour avoir rompu avec quelques illusions passées, n’est pas devenu sans-culotte pour autant … Risque de ce qu’il appelle « l’impolitique », de la montée du populisme : « Les pouvoirs d’empêchement ont fini par dessiner une souveraineté négative dont les aspects réactifs et destructeurs apparaissent souvent prépondérants. D’où le fait que la dérive populiste trouve là son moteur le plus puissant. » On ne le contredira point là-dessus. En bon démocrate qui ne croit pas à la révolution (qu’il enterre un peu vite, à mon sens), l’auteur, d’un naturel optimiste, cherche une issue libérale à cette subversion qu’il redoute par une meilleure articulation assumée entre les formes légales du pouvoir, de la représentation en déclin et les manifestations protéiformes de contre-pouvoirs civils en pleine ascension.

La sincérité de sa démarche n’est pas douteuse et nul doute qu’elle soit raisonnable. Mais face à l’arrogance et à l’aveuglement persistants d’une caste dirigeante accrochée à ses fromages et ses privilèges ; face à cette fracture sociale de plus en plus béante dans un monde de plus en convulsif ; la seule question qu’on se pose, que je te pose, mon bon Pierre : n’est-il pas déjà bien tard ?

[ Extrait du bloc-notes de Politis n° 919 du jeudi 5/10 ]

(1) Eric Aeschimann, Pascal Riché : « De Saint-Simon à la République », Libération du 18 septembre.
(2) Pierre Rosanvallon, La contre-démocratie, Seuil, 346 p., 21 euros.

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