Bowling for Columbine
par Christophe Nonnenmacher, 3 October 2006
Lundi 2 octobre. Réveil maussade. Grosse «fatigue présidentiable». A gauche, Ségolène s’est déclarée, en version «off» depuis Dakar, puis «on», depuis Vitrolles. Dominique Strauss-Kahn et Laurent Fabius aussi. A droite, Sarkozy, lui, continue son show. Inlassablement. Chassant un sujet par un autre. Au point où l’on se demande si actualité et Sarkozy ne font en fait pas qu’un. L’actu est-elle le reflet de la vie de Sarko ou Sarko est-il lui-même l’actu ? Allez savoir… Il y a dans le petit Nicolas un air de Tintin : à Bruxelles, à New York, à Bobigny, à Dakar. Bientôt sur la Lune, pourquoi pas ? Même à droite, la chose commence à agacer. Michèle Alliot-Marie, murmure-t-on, songerait de plus en plus à se présenter contre lui. Chirac est à la manœuvre, bien sûr. Le même Chirac que Valéry Giscard d’Estaing allume dans son dernier ouvrage – «Le pouvoir et la vie, tome II»- dont le Point, proche de Sarkozy, reprend quelques extraits : « Cette faim de pouvoir [de Chirac] est sans doute personnelle, mais aussi de caractère clanique : il n’admet pas que le pouvoir puisse être exercé par d’autres que par les membres de son clan ».
La formule ne vise pas Sarko mais raisonne d’une étrange actualité. Surtout quand les vieux complices oubliés de Jacquot ressortent de leur tanière : Jean-Pierre Raffarin, pourtant renvoyé il y a peu en ses terres, repart donc au combat. Joue les tontons flingueurs et conseille à Sarkozy de quitter le gouvernement. Pour son bien, pour qu’il ait la parole libérée. Chirac, il n’y a pas si longtemps, aurait apprécié le conseil (d’ami) lorsqu’il n’était pas encore l’hôte du 55e Faubourg Saint-Honoré. Idée : demander (aussi) à chaque Premier ministre français de démissionner lorsqu’il brigue la présidence. La chose pourrait être amusante.
Alors Sarko, Calimero ? Non, le raccourci serait un peu rapide. L’homme fait toujours autant peur à nombre de Français. De gauche, mais aussi de droite. Un boulevard, peut-être, pour le discret François Bayrou qui, en vrai centriste qu’il est, marque de plus en plus son repositionnement à la droite de la gauche et à la gauche de la droite, chose qu’il avait précédemment réussi au sein du Parlement européen de Strasbourg. Sarko ne veut pas entendre parler de mariage homosexuel ? Qu’à cela ne tienne : Bayrou se dit favorable à une «union civile», célébrée en mairie pour les homosexuels, et à l’ouverture de l’adoption aux couples de même sexe. Fabius ne veut pas de la constitution européenne, qu’il juge trop proche de ses «idées d’avant», Bayrou continue d’en défendre l’importance. Et lorsque Ségolène chasse sur les terres de Nicolas, qui lui-même chasse sur les terres de Jean-Marie, François, chasse à gauche sans renier sa foi en l’économie de marché. Etonnant Bayrou. Reste à savoir si son destin de troisième homme le mènera aux sommets où le plongera dans les limbes chevènementesques, allusion faite à un troisième homme de gauche que d’aucuns imaginaient un jour créer la surprise électorale. Tout dépendra sans doute de ses opposants et du sort qui leur sera notamment réservé par les grands médias.
Reine de l’été, Ségolène en sait déjà quelque chose. Le vent tourne vite et les flèches éditoriales peuvent rapidement devenir menaçantes. Premier tireur, le Parisien qui, après s’être penché sur sa fausse douceur, ressort un vieux cadavre du placard : l’affaire du Rainbow-Warrior, ce navire de Greenpeace coulé en 1985 par des agents français dans le port néo-zélandais d’Auckland. Au cœur de l’histoire, une déclaration d’Antoine Royal, frère de Ségolène, faisant état que Gérard (un autre de ses frères), «ancien lieutenant des services secrets, précise le quotidien, lui avait affirmé qu’il avait posé la bombe sur le navire de Greenpeace». En réponse, Ségolène – faussement calme - s’est déclarée à son tour «surprise» par la polémique, «se demandant si elle était ‘justifiée ou si c’est une peau de banane’». Etrange réaction de celle qui était alors chargée de mission à l’Elysée. Pourquoi ne pas directement demander pourquoi on utilise le «frère de» pour toucher «la sœur de» ?
Fabius n’a pas tort en soulignant qu’il y a quelque chose de nauséabond dans cette affaire, à laquelle on imagine mal le ministère de la défense être tout à fait étranger. Ce même ministère dirigé par Michèle Alliot-Marie… Le génie de la chose ? Ségolène éclaboussée, Fabius, alors premier ministre de Mitterrand, risque fort de l’être aussi, libérant ainsi – au moins partiellement - un peu d’espace sur la voie présidentielle. Cela s’appelle un strike en bowling. Un bowling for Columbine, ironiserait Michael Moore.
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