Le Monde Citoyen

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TREVE (OU GREVE)

par Bernard Langlois, 4 October 2006

Je ne sais pas vous. Mais moi, la campagne présidentielle et le bal des prétendants, avec ses chausses-trapes et ses coups fourrés, ses pavanes, ses atermoiements, ses j’y vais-j’y vais pas-j’y retourne-j’en reviens, ça commence déjà à me gonfler sérieusement. On en reparlera, bien obligé. Mais pour le moment, une trêve (ou une grève) !

Pas envie non plus de me répandre sur les malheurs de ce M. Redeker, signataire dans Le Figaro d’une tribune suintante de haine envers l’islam (pour saluer le ramadan !) et qui vient bêler partout qu’on veut l’égorger après avoir reçu quelques menaces de provenance indéterminée. Ce type, qu’on nous présente comme un modeste prof de philo provincial (ce qu’il est) en oubliant de nous dire qu’il est aussi un collaborateur régulier et membre du collectif de rédaction des Temps Modernes, revue créée par Sartre et qui se survit sous Lanzmann, et que c’est sûrement davantage à ce titre que Le Figaro lui ouvre ses colonnes. Bien obligé, comme tout le monde, et au nom de la liberté d’expression, de soutenir ce pamphlétaire médiocre qui « joue à chatouiller la fatwa », comme dit drôlement l’islamologue Olivier Roy (1), mais c’est vraiment en me pinçant le nez. Contentons-nous de citer le communiqué de la LDH, qui me convient parfaitement : « Le Figaro a pris, une nouvelle fois, la décision de donner la parole à un discours haineux et de nature à porter atteinte à la paix civile. C’est bien ce qui est en train de se produire puisque M. Redeker fait l’objet de menaces de mort et est contraint d’être sous la protection de la police. Quoi que l’on pense des écrits de M. Redeker, rien ne justifie qu’il subisse un tel traitement. La LDH rappelle que l’on ne saurait admettre que quiconque, fût-ce en raison d’idées nauséabondes, soit l’objet d’intimidations de quelque nature qu’elles soient. On ne combat pas les idées de M. Redeker en le transformant en victime. »

Pour le reste, et en particulier pour l’usage abusif que fait le petit Robert Redeker de citations tronquées du grand Maxime Rodinson (qui n’est plus là pour se défendre) à l’appui de son propos méprisable, je vous renvoie à un excellent blog sur le Proche-Orient, « Nouvelles d’Orient », ouvert depuis juillet et tenu avec la rigueur et le talent qu’on lui connaît par notre confrère Alain Gresh, du Diplo (2).

Donc, je laisse tomber l’actualité, qui m’assomme. Et je vous entretiens de quelques coups de cœur. Spécial copinage !

LE JARDINIER TOQUE.
On connaissait le chapelier toqué, mais le jardinier ? Il existe, je l’ai (virtuellement) rencontré. Figurez-vous que ce gaillard-là, non content de tailler les rosiers et de tondre les pelouses, s’est persuadé que son art botanique pouvait servir à soulager l’humanité souffrante, vous imaginez un peu !
Il s’appelle Jean-Luc Masquelier de son vrai nom, Fleuryval sur son blog, poétiquement baptisé Danse avec les houx (3). Avec beaucoup de grâce, de joliesse, d’humanité, notre jardinier toqué y détaille, photos et dessins à l’appui, ses projets de jardins thérapeutiques : des papi-ou mamidromes, pour les maisons de retraite ; des « tunnels à douceurs » dans des jardins pour enfants autistes ; ou encore, des jardins Alzheimer, pour les personnes atteintes de cette terrible maladie dégénérative (tiens, justement, voilà que c’est devenu une « grande cause nationale », Alzheimer ; ce serait l’occasion d’essayer.) Il ne nous cache rien des difficultés qu’il a à faire vivre ses projets, et la petite entreprise d’insertion qui les porte. Je vous invite donc à une visite chez lui, en particulier nos lecteurs responsables de maisons de retraite, ou d’hôpitaux, les élus locaux, etc. Voire, si ça se trouve par ici, des mécènes qui pourraient lui donner un coup de main, à notre aimable jardinier … Vous pouvez aussi l’aider en vous faisant le plaisir de lire un livre qui vient de sortir (sous un autre pseudo, cet homme semble adorer les bal masqués !) et qui raconte comment, inspirés par les méthodes des patrons-voyous déménageurs en pleine nuit des machines de leur usine — vous avez vu ? On vient d’en condamner deux à de la prison ferme, c’est belle et bonne chose ; sauf qu’ils sont pour l’heure en fuite au Liban, et sans doute pas près d’en revenir —, le directeur d’une maison de retraite imagine de faire la même chose avec … ses pensionnaires. Embarqués nuitamment pour une « croisière » asiatique, genre aller-simple ; en arrivant à leur boulot le matin, les employés de la résidence « les Soleils » découvrent une maison vide. Pourquoi ne pas délocaliser les vieux, hein, si ça peut augmenter les marges ?
Plus une grosse nouvelle qu’un vrai roman, Va mourir à Bangkok ! est une pochade alerte, qui … alerte, par l’arme de la dérision, sur les dérives de l’économie ultra-libérale mondialisée. À lire (4).

DE LA FERVEUR.
Il faut, voyez-vous, une vraie ferveur, bien loin des glapissements énamourés des « fans » de tel ou tel chanteur à succès, pour mener à bien semblable entreprise : un film, un vrai long (63 mn, et des « bonus » en prime) documentaire sur Jacques Bertin, chanteur inconnu au bataillon hit-parade de la variétoche française. Ignoré, ou peu s’en faut, des « radios bavardes » qui enchaînent leurs auditeurs toujours aux mêmes boulets de l’insignifiance. Cette ferveur, ce fut celle de Philippe Lignières et Hélène Morsly, les réalisateurs de « Jacques Bertin, le chant d’un homme » ; et j’imagine le temps et l’énergie qu’ils ont dû mettre à réunir les concours financiers nécessaires à la production de cet hommage à celui que les initiés considèrent comme l’un des grands poètes vivants de notre temps. Chapeau.

Vivant, Bertin, ce n’est pas aux lecteurs de Politis qu’on l’apprendra — même s’il a cessé d’y tenir rubrique. Ici, ils fréquentaient le journaliste, le chroniqueur en ses plaisirs malins. Combien ont eu la curiosité d’approcher aussi l’homme qui chante ? L’homme qui met en rimes et en musique, depuis tantôt quarante ans (eh oui !), sa vie, ses combats, ses déchirures ? L’ami, le frère, l’obstiné de toutes les fidélités, l’ennemi irréductible de toutes les compromissions. Une œuvre copieuse, solide — des dizaines de disques et CD, mais aussi des livres et des films — s’est construite sous nos yeux, s’est offerte à ceux qui ont eu le goût et la persévérance d’y entrer ; et il y faut parfois un peu de courage, ce n’est pas un hall de gare, un moulin, une salle des pas perdus, l’œuvre de Bertin ; pas du Delerm ou du Renaud, de ces choses agréables à l’oreille mais peu consistantes. Comme toute œuvre d’art, la poésie, même chantée (et dieu sait comme Bertin chante bien, comme sa voix est belle, comme il sait la mettre au service de ses chansons) demande un peu d’attention et d’effort. C’est pour avoir, de longue date, pénétré l’univers de Bertin, s’en être imprégnés et nourris, que les auteurs de ce DVD ont eu à cœur de le faire partager, de nous y guider. Ils y parviennent si bien qu’on ne voit pas passer l’heure : Bertin y parle (pas que de lui : de la culture populaire en déroute devant les marchands et des reniements qui ont présidé à cette déroute, notamment), y chante aussi bien sûr, nous entraînant avec lui sur les bords de cette Loire dont il ne s’éloigne jamais longtemps, dans les rues de Chalonnes, cette « paroisse » assoupie où il a choisi d’installer ses pénates pour y vivre « le reste de son âge » (le petit Liret n’est pas loin …), comme un retour aux sources d’une enfance humble et heureuse qu’il ne s’est jamais vraiment remis d’avoir perdue. Et d’autres parlent aussi, copains de toujours, invités permanents de sa « fête étrange », témoins de son parcours, compagnons de route, admirateurs de son talent et de sa rectitude. Fier Bertin, qui a de fiers amis.

Que vous soyez déjà de ses fidèles ou que vous ayez encore tout à apprendre de Jacques (et ce film est alors une épatante introduction à son œuvre), ne manquez surtout pas de vous procurer ce DVD, tout tissé d’intelligence et de cœur. Ça m’étonnerait fort qu’on le trouve facilement dans les bacs : commandez-le direct aux producteurs (5) !

AGENDA UBU.
« Ha, Messieurs, il fera bien froid cet hiver : L’hiver est à Paris la plus froide des saisons, a dit le poète observateur. Mais ne nous en voulez point. Ce n’est point notre faute. Attendez le printemps. Il fera plus chaud au printemps. (…) Il pleuvra certains jours, et d’autres jours il fera beau. Je vous en informe sans tarder. N’êtes-vous pas à présent certains, Messieurs, que l’Almanach du Père Ubu fera la pluie et le beau temps ? » (Almanach du Père Ubu — 1899).
Et comme le temps passe vite, que 2007 sera bientôt-là, que se sera, à n’en pas douter, une année ubuesque en diable, n’attendez pas pour commander votre agenda de bureau, placé par son éditeur HB sous le signe, donc, d’Alfred Jarry, dont on célèbrera en novembre 2007 le centenaire de la mort, à 34 ans. Comme d’habitude, un bien bel agenda littéraire, fonctionnel, riche en citations (qui ne se réduisent pas à Ubu, à découvrir !) et illustrations (d’époque), soigneusement édité (6).

Cornegidouille !

B.L
(1) Libération du 30 septembre.
(2) http://blog.mondediplo.net/-Nouvelles-d-Orient-
(3) http://danseavecleshoux.blog.20minutes.fr/
(4) Voltiers, Va mourir à Bangkok ! Les Points sur les i, 130 p., 16 euros. Commande directe : 01 49 60 72 84. Ventes en ligne : www.livres-a-lire.com
(5) « Jacques Bertin, le chant d’un homme », documentaire de Philippe Lignières et Hélène Morsly, Les Films du Sud, 13 rue André Mercadier, 31 000 Toulouse. 25 euros. Tel/Fax : (33) 05 61 63 92 11 – lesfilmsdusud@9business.fr ou http://velen.chez-alice.fr/bertin
(6) François Bouchardeau et Jacques Le Scanff, Agenda du Père Ubu, HB éditions, 25 euros, 6, rue Saint-Mary, BP 49, 04300 Forcalquier. Tel/Fax : 04 92 75 21 00 — www.hb-editions.com

[Bloc-Notes de Politis du jeudi 5/10/06]

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