Le Monde Citoyen

Média politique propulsé par l’autre rédaction

ANNA / Les Murs

par Bernard Langlois, 10 October 2006

Quand un journaliste, correspondant de guerre, est tué par une balle perdue, ou abattu par des rebelles — comme dernièrement encore en Afghanistan deux journalistes allemands —, on peut se dire que c’est les risques du métier : bien triste pour eux et leurs proches, mais ni plus ni moins qu’un couvreur qui tombe du toit ou un pompier asphyxié en combattant le feu. Mais quand il est assassiné froidement par un tueur professionnel dans l’ascenseur de son immeuble, en plein cœur de la capitale d’un pays qui se prétend démocratique et très vraisemblablement sur ordre des autorités de ce pays, l’émotion et l’indignation qui nous saisissent sont de celles qui glacent le sang.

L’hommage que la presse française rend, ce lundi matin, à Anna Politkovskaïa est pleinement justifié ; il ne ressortit pas de quelque réflexe corporatif ; il dit à la fois la grandeur d’un métier (souvent décrié à juste titre) quand il est exercé par des gens de la rigueur et de la trempe de cette femme qu’on a fait taire, et la vraie nature d’un régime qui tourne de plus en plus à la dictature d’un homme et de son clan. Anna Politikovskaïa était devenue la bête noire de Vladimir Poutine. Après avoir publié, en 2003, La Tchétchénie, le déshonneur russe, où elle dénonçait la guerre impériale dont est victime le peuple tchétchène, elle avait récidivé l’an dernier par un deuxième brûlot La Russie selon Poutine (les deux ouvrages chez Buchet-Chastel)), où elle décrit un pays en proie à la corruption généralisée, une justice inféodée, un Etat policier aux mains des hommes du FSB, l’ex-KGB. Selon les déclarations de ses confrères de Novaïa Gazeta, le bi-hebdomadaire pour lequel elle travaillait, elle mettait ces jours-ci la dernière main à un article qu’elle n’a pas eu le temps de leur faire parvenir, qui rassemblait de nouveaux témoignages accablants sur la torture et les enlèvements dans la province tchétchène. Le journal n’exclut pas que le commanditaire de l’assassinat soit Ramzan Kadyrov, le Premier ministre tchétchène, créature du Kremlin. Kadyrov, le FSB, Poutine en personne ? On n’en saura sans doute jamais rien, et peu importe : c’est toujours « le pouvoir », quel que soit le donneur d’ordre. Anna n’est pas la première qu’on fait taire, définitivement : une douzaine de nos confrères russes ont été assassinés depuis l’arrivée de Poutine au Kremlin.

Anna, mère de deux enfants, avait 43 ans ; le jour même de sa mort, Vladimir Poutine (nouvel impétrant dans l’ordre de notre Légion d’honneur, adoubé par Chirac en personne …) fêtait, lui, ses 54 automnes. Bon anniversaire, monsieur le Président !

MURS.
Quand, le 9 novembre 1989, tomba le Mur de Berlin, beaucoup ont cru que s’ouvrait une ère nouvelle. L’écroulement du système communiste ne marquait-elle pas la victoire définitive des démocraties ? La fin de la guerre froide, c’était enfin l’avènement de la paix universelle : nous allions enfin pouvoir désarmer en cadence et consacrer les énormes budgets d’armement à éradiquer la misère du monde. C’était « la fin de l’Histoire », pardi ! Et nous n’aurions bientôt plus besoin d’ériger d’autres murs que ceux où nous abritons nos bonheurs et nos vies privés …
L’époque s’est vite chargée de balayer ces chimères. Avaient raison ceux pour qui (nous en sommes) l’Histoire ne s’arrête jamais, dont le moteur est la lutte des classes. Certes, nous avions changé d’ère : le capitalisme n’avait plus, dans l’heure, d’ennemi à sa hauteur, plus de frein à son expansion, plus de limites à son appétit. Mais l’axe des affrontements ne s’était jamais que déplacé : de l’Est-Ouest en Nord-Sud. Et avec lui le temps des murs. Mur israélien, qui enferme le peuple palestinien dans une prison à ciel ouvert où il crève à petit feu (1) ; mur étatsunien à la frontière avec le Mexique, pour en finir avec ces putains de chicanos qui viennent bouffer nos hot-dogs ; mur des enclaves espagnoles au Maroc, où viennent s’accrocher, pitoyables papillons, les enfermés de la misère africaine ; murs de papiers des conventions, traités, lois, arrêtés des pays riches pour refouler les sans papiers des pays de la faim ; murs des enclaves privées, oui, avec leurs barbelés, leurs cerbères, leurs caméras, où les nantis préservent leurs privilèges des appétits grossiers des crèves la faim : tous ces murs de la honte présentés comme nécessaires à la survie de notre belle civilisation, qu’il faut bien défendre contre les barbares, non ?
(Tiens, trouvé sur le net cette fable qui m’a fait rire jaune : nous sommes en 2010, Sarkozy président. Un tremblement de terre ravage l’Algérie. Des flots de dollars déboulent des Etats-Unis, de Grande-Bretagne … Des équipes sanitaires, des tonnes de médicaments, de vêtements, etc., de tous les coins du monde. La France, elle, envoie 35 000 Algériens …).

DANGER.
Jamais le monde n’aura été aussi dangereux, aussi proche de l’explosion que dans ce début de siècle et de millénaire. Aussi engagé, partout, dans la course aux armements.
La Corée, indifférente aux menaces, fait péter sa bombinette ; l’Iran, insouciant, continue de touiller la sienne dans ses centrifugeuses. Pourquoi se gêneraient-ils, au nom de quoi les priveraient-on des attributs de la puissance dont on a laissé se doter l’Inde, Israël, le Pakistan (sans parler des « grands », nucléaires de droit divin) ? Et l’Afrique du Sud, le Brésil, ils en sont où ? Et le Japon, quand est-ce qu’il réarme ?
Partout, le chaos s’installe. L’Irak est plus que jamais à feu et à sang ; en Afghanistan, les talibans reconquièrent lentement mais sûrement le territoire dont on les avait chassés (avec de grands trémolos sur la « démocratie » restaurée, tu parles !) et la culture du pavot est en pleine expansion ; au Liban dévasté, en l’attente de la prochaine invasion, les bombes à fragmentation israéliennes (fabrication US) continuent de tuer tous les jours : je vous laisse mettre tous les « etc. » qui conviennent …

Alors oui, Poutine est un vrai salopard. Oui, les déclarations antisémites et négationnistes d’un Ahmadinejad sont imbéciles et irresponsables. Mais il ne faut pas réduire la Russie à son tzar, ni l’Iran à son Président. Et je suis d’accord avec Emmanuel Todd lorsqu’il qu’il dénonce « une Amérique agressive cherchant à entraîner ses alliés dans la guerre » et estime que « les Etats-Unis sont plus dangereux que l’Iran pour la paix dans le monde. » (2)

JEUNES LOUPS ET VIEUX TOUBIB.
Quelques lectures d’actualité, pour ceux que ça intéresse (juste parcourus, en ce qui me concerne) :
—D’abord les livres de deux jeunes loups, l’un du PS, l’autre de l’UMP.
Député et maire d’Evry, Manuel Valls, quadra et déjà une longue expérience, nous taille Les habits neufs de la gauche (des réflexions intéressantes, notamment sur les banlieues, l’Europe, les institutions) (3) ; Laurent Wauquiez, plus jeune, la trentaine, en est encore au stade de l’apprentissage : il se vit comme Un huron à l’Assemblée nationale (référence à Voltaire, il eut pu choisir aussi bien le Persan de Montesquieu) ; plus anecdotique, mais vivant et plutôt sympathique (4). De ces deux-là, on n’a pas fini de parler !
—Le vieux toubib, c’est Kouchner (pardon Bernard, je sais, tu es toujours fringant, mais tu dois bien approcher de la septantaine, non ?) : il nous dit Deux ou trois choses que je sais de nous et tente de nous persuader que « rester fidèles à des idées reçues, c’est trahir ses idéaux ». Bon. On sait qu’il n’a jamais réussi à en convaincre le PS, ni les électeurs malgré sa cote dans les sondages. On lui souhaite bonne chance pour l’OMS (5).

Plus la place de vous dire (mais vous le savez bien) que je crois toujours à Politis, et à ses capacités de sortir, avec vous, grâce à vous, du mauvais pas où on l’a mis. L’équipe se bat avec beaucoup de courage et de détermination, et bien des appuis et des concours se manifestent. Merci à tous (faites circuler : www.pour-politis.org ).

Ça ira, ça ira, ça ira !
B.L.

(1) Encore un papier remarquable de Gidéon Lévy dans Haaretz, où il s’étonne de l’ampleur de la couverture qu’accordent les médias israéliens aux affrontements inter-palestiniens dans la bande de Gaza (alors qu’ils passent généralement sous silence les attaques israéliennes quotidiennes qui s’y déroulent) Je vous donne juste la conclusion, mais tout le papier est à lire (www.haaretz.co.il/hasite/spages/770…) : « Derrière ce comportement honteux, les messages médiatiques sont transparents : regardez ces êtres bestiaux, comment ils tuent leurs frères ; regardez ce peuple, à la veille d’une guerre civile, ou peut-être en pleine guerre civile, alors pensez : est-ce avec lui que nous ferons la paix ? Avec la conclusion habituelle : il n’y a pas de partenaire. Mais même dans l’assaut médiatique d’hier, les vraies questions n’ont pas été posées : qu’est-ce qui a entraîné ces heurts sanglants et quelle part y a Israël ? Un million et demi d’habitants sont enfermés dans une énorme prison, la plupart sans revenus, au bord de la famine, désemparés devant les brutaux assauts israéliens venant de la mer, du ciel et de la terre ferme, avec un gouvernement impuissant, essentiellement à cause du boycott dont il fait l’objet depuis qu’il a été élu lors d’élections démocratiques. Les compte-rendus d’hier étaient marqués d’une feinte candeur parfaitement scandaleuse. »
(2) Dans Marianne, du 7 octobre.
(3) Manuel Valls, Les habits neufs de la gauche, Robert Laffont, 175 p., 19 euros.
(4) Laurent Wauquiez, Un huron à l’Assemblée nationale, Privé, 250 p., 18 euros.
(5) Bernard Kouchner, Deux ou trois choses que je sais de nous, Robert Laffont, 175 p., 9,50 euros.

[Bloc-notes de Politis du 12/10/06]

WordPress database error: [Table './lemondecitoyen/wp_comments' is marked as crashed and should be repaired]
SELECT * FROM wp_comments WHERE comment_post_ID = '172' AND comment_approved = '1' ORDER BY comment_date

4 Comments

No comments yet.

Comments RSS TrackBack Identifier URI

Leave a comment


5 questions à Nathalie Kosciusko-Morizet
Vido propulsée par politicshow

Le journal radio de LMC

Le Monde Citoyen Radio