Pour la transparence, comptez quinze (bonnes) secondes
par Sébastien Fontenelle, 10 October 2006
“Libération” a publié hier, dans ses pages “Rebonds”, une contribution d’Hervé Brusini, “directeur délégué de l’information à France 3″. (Excusez du peu.)
Surtitre: “Exposer les conditions de production des images comme aux Mureaux est indissociable de l’information elle-même”.
Titre: “Le contrechamp du reporter”.
Après l’avoir lue, je me pose très sérieusement la question.
Est-ce que le directeur délégué de l’information à France 3 nous prendrait par hasard pour des grosses busasses?
Il écrit d’abord: “Des Tarterêts aux Mureaux, il y avait juste une image en plus: celle des cameramen. La solitude des HLM de l’aube, avec silhouettes policières et indigènes, devenait cette fois toute relative. A Corbeil-Essonnes, les commentaires avaient certes précisé la dimension médiatique des interpellations mais là, les journalistes étaient visibles. Le téléspectateur découvrait donc aussi, “en temps réel” un aspect de la fabrication de l’actualité, une partie des coulisses de l’atelier info. Oui, nous avions été prévenus; oui, nous étions présents en nombre sur le terrain. Et chacun d’avoir eu ainsi à sa disposition de quoi apprécier l’événement dans toutes ses dimensions: sécuritaire, politique, médiatique…”
Glissons, gentiment, sur “la solitude des HLM de l’aube” (où manque tout de même, c’est vrai, l’odeur du napalm au fond des bois), avec ses fonctionnaires de police et ses “indigènes”: l’essentiel du message brusiniste n’est pas là.
Ce que nous dit surtout le directeur délégué de l’information, c’est qu’en découvrant l’autre jour des journalistes en train de filmer des journalistes en train de filmer des policiers, le téléspectateur a subitement compris comment se “fabriquait (sic) l’actualité”.
Pendant un demi-siècle, la “dimension médiatique” de l’”événement” lui avait complètement échappé.
Ce n’est que la semaine dernière (nous dit Brusini) que le téléspectateur a découvert, grâce à de bien jolies nimages, l’existence des journalistes - et plus spécifiquement des “cameramen”.
Stupéfaction! (”Putaiiiiiiin, chériiiii(e), viens viiiiiite, je te juuuuure que tu vas pas l’croire! Tu vois ces gens, avec des caméras? Là, là, là, et là, et là? Et là, juste derrière le CRS? Ben accroche-toi: quand on voit des flics au JT, BEN C’EST EUX QUI LES FILMENT! NAN MAIS TU T’RENDS COMPTE, CHERI(E)?”)
Pour Brusini, cette révélation (après moulte décennie d’obscurantisme) constitue, cela va de soi, un progrès: “Car l’exposé des conditions de production des images est indissociable de l’information elle-même”, estime-t-il.
On lit ça, on se dit, enfin, on va ENFIN apprendre, et de la bouche même d’un directeur délégué de l’information, comment l’info se “fabrique”!
Brusini va briser un tabou! (Comme dans “Le Point”!)
Là, tout de suite, Brusini va nous “exposer” les “conditions de production” de l’info dont il nous abreuve, jour après jour!
Brusini va ENFIN nous dire POURQUOI (et comment) les journalistes se transforment régulièrement en klaxons du ministre de la police!
Brusini va ENFIN nous dire POURQUOI nos journaleux se réveillent à trois heures du mat’ pour aller, aux Mureaux, (nous) servir la soupe sécuritaire de Sarkozy!
Brusini va TOUT nous dire! Qui prévient les journaleux! Qui les convoque! Où! Quand! Comment!
Brusini va nous dire POURQUOI ils accourent, dès qu’on les siffle!
BRAVO, BRUSINI! (Clapclapclapclapclapclapclap!)
Et puis non.
Rien.
Mais RIEN!
Juste après avoir avoir souligné l’absolue nécessité d’un “exposé”, Brusini, au lieu de nous faire cet exposé, balance une rafale de considérations d’une affligeante banalité, mille et mille fois lues déjà, sur la “petite Colombienne engloutie sous la boue en 1985″ ou sur “la guerre du Golfe”, qui a porté un si rude coup à la crédibilité des journalistes…
Et c’est tout.
A la fin de cette énumération mille fois rebattue (qui lui permet de rappeler au passage que le Journaliste, lorsqu’il erre, a au moins le courage de le reconnaître), Hervé Brusini, à bout de souffle, répète ce qu’il a déjà écrit au début de son “Rebond”, en soulignant “l’exigence démocratique d’avoir, avec le reportage, les modalités de sa réalisation”.
Non mais sérieusement, pense-t-on alors en se frottant les yeux, est-il possible que ce mec ait filé à “Libé” un papier sur le nécessaire “exposé des conditions de production” de l’information, mais dans lequel on ne trouve pas le moindre mot exposant lesdites conditions?
Réponse: oui.
C’est possible.
C’est même exactement ce que fait Brusini - qui pour finir conclut, taquin: “Dans l’information sur l’information se joue la valeur ajoutée du journalisme. Cela peut ne prendre que 15 secondes. Le temps du contrechamp sur le reporter”.
Vous avez compris?
N’espérez surtout pas que les “fabriquants d’actualité(s)” vous révèlent quoi que ce soit de ce qui se passe dans leurs “ateliers info(s)”: trop de transparence tuerait à coup sûr la transparence.
La prochaine fois qu’ils tourneront, dans “la solitude des HLM de l’aube”, un spot publicitaire sarkozyste, vous pouvez être sûr(e)s qu’ils se filmeront en train de filmer, pendant une quinzaine de secondes.
Histoire de pouvoir, le cas échéant, nous balancer une grande leçon d’éthique, du genre: “On ne vous cache décidément rien!”
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