Il est tordant, ce Pierre Marcelle
par Sébastien Fontenelle, 11 October 2006
Hier matin, dans “Libé”, Pierre Marcelle n’était pas content.
De son point de vue, les blogueurs sont, en gros, des cons, reconnaissables, notamment, à “la terminologie convenue” de leurs “écrans gris”.
Hier matin, dans “Libé”, Pierre Marcelle, qui toujours chérit la mer, a fait, pour mieux dire son arrogant mépris des blog(ueur)s, ce jeu de mots désopilant: “Quelle blague, les blogs!” (De mon côté je cherche quelque chose d’aussi franchement tordant à lui répondre, j’ai du mal, j’en suis à des trucs moyennement allitératifs.)
Ce qui l’a énervé, Pierre Marcelle, c’est que des malotrus aient osé populariser, via le Net, “l’appréciation que porta feu Pierre Bourdieu” sur “la femme de Hollande”, en des termes il est vrai dénués de la moindre ambiguité: “Ségolène Royal est de droite”.
Et plus exactement: “Pour moi, instantanément, on sait qu’elle n’est pas de gauche”.
Ce qui l’a énervé, Pierre Marcelle, c’est que, dit-il, nous aurions, nous autres, sinistres cons des blogs, mal compris ladite “appréciation”.
Il va de soi qu’entre des pauvres débiles avachis devant “des écrans gris” et le matutinal imprécateur d’un quotidien dont la “terminologie” (qu’on songe aux ébouriffants éditoriaux d’un Gérard Dupuy) est tout sauf “convenue”, il va de soi, disais-je, qu’entre ceux-là et celui-ci, l’intelligence est (très) inégalement répartie: l’un prise Renaud Camus, les autres, Loïc Le Meur (mais ne se rend pas).
Il va de soi, dans l’esprit de Pierre Marcelle, que ni vous ni moi ne saurions différencier, fût-ce au poids, “Questions de sociologie” des aventures de Oui-Oui au pays des miséreux. (Dont je n’ai quant à moi pas complètement fini de colorier la page 47).
Pierre Marcelle, du haut de sa commisération, nous fait donc l’aumône (et de cela nous devons, ravalant notre hilarité, le remercier) d’une explication de texte: “Lorsque Bourdieu, fort de sa boîte à outils, considère les connotateurs, le style, en un mot, l’habitus de Royal, il énonce son “non-être de gauche” comme on énonce une évidence, sinon une certitude; pas comme une proposition soumise à débat, mais comme Dom Juan s’identifie au premier acte à travers son fameux: “Je crois que deux et deux font quatre”". (On voit ici que Pierre Marcelle souffrait hier d’une (énième) attaque de philippevalite, ce mal sournois dont les victimes se reconnaissent à leur manie de pailleter leurs “démonstrations” de citations grotesques.)
Et pour le cas, probable, où nous aurions du mal à suivre, cons de nous, Pierre Marcelle précise: “Entre temps, hélas, Pierre Bourdieu est mort et Ségolène Royal, candidate à la présidence de la République”.
Les internautes seraient en somme coupables, si j’ai bien compris (mais rien n’est moins sûr), d’avoir lancé un “débat” autour d’une “appréciation” formulée jadis par un sociologue mort sur “la femme de Hollande”, à l’époque où ladite n’était pas (encore) “candidate à la présidence de la République”.
Bon, où est le problème?
Est-ce que Pierre Marcelle serait (à son tour) assez con pour considérer que les propos d’un mort, fût-il Bourdieu, ne sauraient faire “débat”?
“La blogosphère”, écrit-il, “ressuscite les morts aussi vite qu’elle épluche ses poireaux virtuels et ses carottes râpées pour en bidouiller une information vite conjuguée à son temps décompensé”. (Je sais que ça ne veut (presque) rien dire, sauf si on cultive le souvenir des envolées villepinistes - mais je le cite pour le plaisir.)
Et de conclure: “Partout relayé - et bien au-delà du Net -, le mot de Bourdieu mort acquiert ainsi soudaine le statut merveilleux d’un oracle et d’un bulletin de vote. C’est magique… Et c’est aussi répugnant, cette façon dont est sollicité, par des médias qui ne l’aimaient pas, le sourire ponctuel et anodin du sociologue, à seule fin de réduire son oeuvre à une caricature”.
Si Pierre Marcelle se renseignait un peu sur les gens (Zalea TV) qui ont diffusé l’”appréciation” de Bourdieu sur Marie-Ségolène Royal, Pierre Marcelle s’apercevrait qu’ils n’ont pas vraiment le souci de “réduire son oeuvre à sa caricature” - mais là n’est pas le plus important.
Ce qui est vraiment étonnant, c’est cet acharnement, hier dans “Libé”, à stigmatiser les manants qui osent mentionner un propos dont nul ne sait, au fond, en quoi il serait aujourd’hui périmé - bien au contraire.
Ce qui est vraiment stupéfiant, c’est que soudain Pierre Marcelle débusque, hargneux, un profanateur de sépulture derrière le moindre exégète en herbe de ce propos!
L’explication est tombée hier soir, dans le quotidien vespéral qui chaque après-midi fait (rude) concurrence à la publication du matin où Pierre Marcelle tient chronique: “Interrogée par “Le Monde”, Mme Royal confirme sa volonté de s’opposer à “toutes celles et ceux qui falsifient (sa) pensée et rabaissent le débat politique”.
Et Pimprenelle de préciser: “Avec Bourdieu ils font même parler les morts! Si l’enjeu n’était pas si fort on pourrait en plaisanter”.
Marie-Ségolène Royal, qui ne déteste pas faire parler Jean Jaurès (RIP), disait donc, hier au soir, la même chose que Pierre Marcelle au (petit) matin.
On ne pourrait pas en plaisanter?
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