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Appel néo-con “pour un procès posthume de Mao”. (Ceci n’est pas un poisson d’avril. Je répète: ceci n’est pas un poisson d’avril.)

par Sébastien Fontenelle, 12 October 2006

On le sait peu, mais les néo-cons(ervateurs) français disposent, depuis quelques mois, chez Denoël, d’une jolie revue, rien que pour eux: “Le Meilleur des mondes”.

Son “comité éditorial” réunit, excusez du peu, des talents aussi divers que Stéphane Courtois (l’homme qui a révélé au (meilleur des) monde(s) l’ampleur des crimes du communisme - cinq milliards et demi de morts entre 1920 et 1989, sans compter les victimes, probablement 400 ou 500 millions, de la Grande Famine qui a ravagé les banlieues rouges au milieu des années 60), Pascal Bruckner, André Glucksmann, Romain Goupil ou Pierre-André Taguieff.

La méchante classe qui tue.

Le numéro 1, paru au printemps, était, déjà, délicieux - où Pascal Bruckner écrivait, dans un nouvel accès de cette si pudique dignité qui n’appartient qu’à lui: “N’en doutons pas un instant: si le débarquement de juin 1944 avait lieu aujourd’hui, l’oncle Adolf jouirait de la sympathie d’innombrables patriotes et radicaux de la gauche extrême au motif que l’oncle Sam tenterait de l’écraser”.

Le numéro 2, qui paraît ce matin, est plus goûtu encore.

On y trouve, par exemple, sur douze pages, un entretien de Nicolas Sarkozy avec, notamment, Pascal Bruckner et André Glucksmann…

On y trouve, par exemple, un article dont l’auteur, penché sur le “projet socialiste pour les échéances électorales de 2007″, se pâme devant la “grande liberté de ton et de propositions” de Marie-Ségolène Royal…

Mais on y trouve aussi et surtout, et c’est à cela que je voulais en arriver, un appel de Francis Deron, journaliste au “Monde”, qui se prononce, courageusement: “Pour un procès posthume de Mao”.

Il va de soi, dois-je le préciser, que je n’ai pas le moindre commencement d’embryon de sympathie pour le Grand Timonier aux mains (très) sales.

Mais la suggestion de Francis Deron me plonge dans une véritable stupéfaction, pour ce qu’elle révèle de la psyché des néo-cons.

Il faut évidemment, pour bien mesurer ce que cette proposition a de révolutionnaire, se rappeler que Pascal Bruckner vient de publier, chez Grasset, un “essai sur le masochisme occidental” pour dénoncer, dans un nouvel accès de cette si pudique dignité qui n’appartient qu’à lui, “la tyrannie de la repentance” dont le joug, c’est vrai, n’a que trop pesé, d’un poids brutal, sur nos frêles épaules.

Il faut, pour mieux suivre Deron, se rappeler que Bruckner, dans cet ouvrage formidablement novateur, nous supplie d’écouter enfin le message que “Le Point” et “L’Express” nous adressent depuis une petite centaine d’années: “Ressassant ses abominations passées, les guerres incessantes, les persécutions religieuses, l’esclavage, le fascisme, le communisme, (notre continent) ne voit dans sa longue histoire qu’une continuité de tueries qui ont abouti à deux conflits mondiaux, autant dire à un suicide enthousiaste. A ce sentiment de culpabilité, une élite intellectuelle et politique donne ses lettres de noblesse, appointée à l’entretien du remords comme jadis les gardiens du feu: “l’Occident” serait ainsi le débiteur de tout ce qui n’est pas lui, justiciable de tous les procès, condamné à toutes les réparations. Dans cette rumination morose, les nations européennes oublient qu’elles, et elles seules, ont fait l’effort de surmonter leur barbarie pour la penser et s’en affranchir. Et si la contrition était l’autre visage de l’abdication?”

C’est à l’aune de ce credo brucknerien, jovialement iconoclaste, que l’appel de Francis Deron “pour un procès posthume de Mao” prend toute sa valeur.

Ce que nous disent les néo-cons, en publiant cet (émouvant) manifeste, c’est, au fond, que ce qui est bon pour l’homme blanc ne l’est pas forcément pour l’homme jaune.

Ce que nous suggèrent les néo-cons, c’est qu’il serait temps:
1) Que “l’Occident” cesse de se regarder comme “justiciable de tous les procès”.
2) Que la Chine, à l’inverse, accepte enfin de réaliser qu’elle reste justiciable du procès (posthume) de Mao Tsé-Toung.

Il s’agit en somme de juger pour la énième fois, plutôt que nos “abominations”, les crimes du communisme (athée): on comprend que Stéphane Courtois et Dédé Glucksmann soient dans le coup.

MAIS.

Car il y a un gros MAIS.

Francis Deron, conscient que les Noichs sont quand même limite limités, nous propose, à nous, “Occident”, mais gentiment, hein, de leur filer un coup de main.

Ben c’est vrai que maintenant qu’on fait plus nos procès à nous, on a du temps pour aider les brid… Nos amis asiatiques, pas vrai?

Alors ça serait con de les priver.

“Le procès authentique de Mao”, nous explique Francis Deron, “serait, dans l’idéal, à instruire par les Chinois”.

Ben oui.

Dans l’idéal.

MAIS.

“Mais la Chine est depuis longtemps, et ces jours-ci bien plus encore du fait de son extraordinaire transformation socio-économique, une affaire qui la dépasse elle-même”.

C’est comme je vous le disais: le Chinois est un peu limité.

Disons trop limité pour ne pas se laisser dépasser par lui-même.

Alors le mieux serait qu’on le fasse nous, “Occident”, ce procès (posthume) de Mao.

Histoire de poser que, pour les Chinois, la contrition ne serait pas l’autre visage de l’abdication.

Histoire de les initier un peu à la rumination morose.

Histoire qu’ils surmontent leur barbarie pour la penser et s’en affranchir.

Car, estime Deron: “La tentative ratée de Mao d’imposer un nouvel ordre mondial qu’il aurait inspiré (…) n’est pas du ressort des seuls Chinois”. (Alors que, bien sûr, la tentative bushiste d’imposer un (autre) nouvel ordre mondial est du ressort des seuls bushistes.)

Mao doit, continue Deron, être arraché “au seul contrôle de la mémoire gouvernementale monpolisée par le Big Brother pékinois et les chancelleries étrangères plus ou moins complaisantes”.

Alors bien sûr, concède notre journaliste, qui semble avoir basculé dans une espèce de semi-démence difficilement croyable, “ce procès ne sera pas facile à organiser. D’une part, il ne faudra compter sur aucune bonne volonté des autorités chinoises”. (Alors que les autorités bushistes seraient positivement ravies de collaborer avec tout guatémaltèque désireux d’organiser le procès d’Henry Kissinger). “D’autre part, sa mise en train supposera une réelle volonté extérieure à la Chine de tirer au clair les raisons qui ont mené à un tel désastre: un pays entier, et non des moindres, privé de ses propres références humanistes et culturelles, parmi les plus riches et admirées de la planète”.

Où Francis Deron espère-t-il, je vous le donne en mille, trouver cette “volonté extérieure à la Chine”?

Ben chez nous, tiens!

Il confirme, en guise de conclusion: “Une mise à plat radicale des méfaits du Grand Timonier et de ses compagnons n’est pas un luxe que s’offrirait la bonne conscience occidentale pour s’affranchir de son manque de discernement sur le moment. C’est une nécessité”.

Quand on lit ça, on ne peut, d’abord, s’empêcher de succomber au fou rire.

Puis on réfléchit à ce que la seule publication de ce genre de tribune révèle de l’état d’esprit des néo-cons.

Et soudain on rit moins.

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