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“Racaille Storm” - suite(s)

par Sébastien Fontenelle, 16 October 2006

Donc, des policiers d’une BAC seraient, si je comprends bien, tombés dans un “guet-apens”, avant-hier, à Epinay-sur-Seine.

J’écris “seraient”, au conditionnel, parce que le coup du “piège”, on nous l’a déjà fait il y a une dizaine de jours (quand je dis “on” je parle bien sûr de Ronald N. Sarkozy), alors que finalement, non, c’était pas un guet-apens. (Ca ne fait jamais qu’un bobard de plus).

Mais je suis bien conscient que le conditionnel n’est pas non plus obligatoire, quand il s’agit des banlieues.

“Le Nouvel Obs”(.com), par exemple, s’affranchit volontiers des règles de prudence les plus élémentaires, lorsqu’il annonce tranquillement, comme hier: “Un an après les émeutes de banlieue, les policiers se disent “sur le fil du rasoir” et risquent leur vie en permanence face à des agressions préméditées”.

Où “Le Nouvel Obs” a-t-il pêché les informations, nécessairement recoupées, qui l’autorisent à se montrer si péremptoire, si catégorique?

Où “Le Nouvel Obs” a-t-il entendu que “les policiers risquent leur vie en permanence” dans les banlieues françaises, un peu comme les fantassins de l’oncle Sam dans celles de Bagdad?

La réponse, navrante, se trouve dans le corps même du papier du “Nouvel Obs”, où l’on découvre que, “pour Loïc Lecouplier, du syndicat Alliance, les policiers sont “sur le fil du rasoir” et risquent leur vie en permanence”.

Résumons: “Le Nouvel Obs”, en guise d’introduction à un papier (encore un) sur les banlieues, reprend à son compte l’idée, formulée par des policiers, que des policiers “risquent leur vie en permanence”.

“Le Nouvel Obs” fait donc ici le choix d’une soumission inconditionnelle, et probablement reposante, à la (seule) “vérité” de la police - et tant pis si, dans les faits, rien ne vient encore l’étayer, puisqu’à chaque fois, jusqu’à présent, que le ministre (et ses troupes) ont dénoncé des “embuscades”, les faits sont venus démentir cette “vérité”.

“Le Nouvel Obs”, tout à sa dévotion, ne se prive d’ailleurs pas d’en rajouter avec une autre citation, qui élève encore le débat: “”Cette affaire met en lumière que nous n’avons pas à faire à des jeunes qui réclament davantage de social mais à des individus qui déclarent la guerre à la République”, a estimé Action police dans un communiqué”.

Un peu d’attention, je vous prie: nous sommes là sur le terrain de la droite réactionnaire, qui ne cesse depuis un an (au moins), depuis la révolte des banlieues de novembre 2005, de nous délivrer, sur tous les tons, un message d’une touchante simplicité: “Le sociologue, voilà l’ennemi”.

Le sociologue: “Celui qui explique par le social. Ou celui qui interprète la délinquance comme une “contre-violence sociale”(1).

Le sociologue: l’horreur, pour les matamores qui ont patiemment construit leur image, à grands coups de provocations à deux balles (de “racaille” en “Kärcher”), sur le tout-répressif, et qui, pour mieux se (et nous) donner l’illusion de jouer dans la cour des grands, font dans nos banlieues du bushisme au petit pied - voir l’opération “Racaille Storm” et ses journaleux embedded…

Or.

Les sociologues, justement, et plus généralement tous ceux qui font métier de penser vraiment (ailleurs que dans les colonnes du “Figaro”), portent sur les banlieues (et sur le monde en général) un regard “un peu” différent de celui de la police (et de son ministre-candidat).

Ils nous disent que dans ces faubourgs, “c’est le harcèlement policier, les bavures constantes, le tutoiement systématique, bref l’humiliation et l’absence de reconnaissance qui constituent l’essentiel des doléances”(2).

Ils nous disent (et c’est un peu long, mais ça doit être lu): “Dans les discours médiatiques et politiques, il ne manque pas de commentateurs pour se réclamer tous les jours de la “réalité du terrain”. Or, dans la plupart des cas, cette invocation du terrain n’est qu’une figure de rhétorique, un argument d’autorité pour appuyer des discours fondés sur d’autres logiques. Une des illustrations les plus flagrantes de ce fait est le discours consistant à décrire les “quartiers sensibles” comme des “zones de non-droit” dans lesquelles la police “ne pourrait plus travailler” et qu’il s’agirait de “reconquérir”. Ce discours, tenu depuis une quinzaine d’années par une partie de la hiérarchie policière et repris en choeur par la quasi-totalité des journalistes et des hommes politiques, ne correspond pas du tout à la vie quotidienne de ces quartiers. En réalité, la police est au contraire omniprésente dans ces quartiers: elle y intervient tous les jours et jusqu’à une dizaine de fois par jour. Elle y intervient selon tous les registres de l’action policière répressive: du simple contrôle d’identité jusqu’à l’opération de maintien de l’ordre massive en représailles à des violences juvéniles, en passant par les opérations de police judiciaire (…) Elle n’y fait par contre aucun travail préventif et de dialogue. De surcroît, ses modes d’intervention sont enfermés dans un rapport conflicutel avec les jeunes occupant l’espace public (adolescents et jeunes adultes, généralement issus de l’immigration), enfermés dans une violence autant symbolique que physique qui suinte en permanence dans les contrôles d’identité et les fouilles à corps quotidiens, et qui éclate parfois au grand jour lorsque l’interaction dégénère, que les hommes “perdent leur sang-froid” d’un côté ou de l’autre, et que le cercle vicieux de la vengeance s’enclenche”(3).

On aimerait, juste, dans un souci, disons, d’équité, puisqu’il est question d’élucider le pourquoi et le comment d’éventuels traquenards, que la presse rapporte ces points de vue, certes moyennement sarkozystes, avec le même zèle (et souvent la même complaisance) qu’elle met à klaxonner les commentaires des syndicats de policiers.

(1) “Comment peut-on être (vraiment) républicain”, par Denis Sieffert, La Découverte, 2006.
(2) “La Révolte des banlieues ou les habits nus de la République”, par Yann Moulier Boutang, Amsterdam, 2006.
(3) “Il faut changer la façon de “faire la police” dans les “quartiers sensibles”", par Laurent Mucchielli, in “Banlieues, lendemains de révolte”, La Dispute, 2006.

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