Politis, 1987-2006
par Bernard Langlois, 17 October 2006
Créer et maintenir en vie le plus longtemps possible un journal (en l’occurrence hebdomadaire) engagé sans être partisan : tel est le défi que nous avons relevé à quelques-uns, à la fin des années quatre-vingt, quand il était déjà évident qu’une presse aux mains des puissances financières et soumise à la publicité ne pouvait que délivrer un message univoque, celui de la bien nommée « pensée unique ». Pour lancer Politis, nous avons donc fait le pari de nous appuyer sur ses seuls lecteurs potentiels, ceux qui refusent de se soumettre à la prétendue inéluctabilité du marché-roi (et tout ce qui en découle, en vrac : course au profit, mondialisation, délocalisations, creusement des inégalités, chômage de masse, démantèlement des services publics, ghettoïsation des banlieues, déshérence des zones rurales, dégradation de l’environnement, stigmatisation de nouvelles « classes dangereuses » à forte connotation raciste, acceptation honteuse de l’imperium yankee et soumission à ses visions géopolitiques mortifères, etc.).
C’était donc en 1987.
Nous n’avions pas d’argent, juste quelques piécettes au fond de nos tirelires que nous avons mises dans le pot commun pour créer une SARL destinée à piloter le projet. À l’automne 87, nous lancions, après l’acceptation de notre dossier par la COB (commission des opérations en bourse), un appel public à l’épargne portant sur 6 millions de francs à souscrire par actions nominatives de 500 F. Nous avions, pour réussir, une date butoir, la mi-mars. Jusqu’à cette date, les sommes recueillies étaient bloquées et, en cas d’échec, devaient être remboursées. Le lancement était prévu en janvier (nous ne doutions de rien !), et dès novembre nous avions engagés de gros frais : location d’un local, achat de matériel, premières embauches. Fin décembre, seulement un gros quart de la somme avait été souscrite : il restait encore deux mois et demi pour boucler, mais comment tenir en l’absence d’un produit et de sa mise en vente, puisque nous ne pouvions toucher à l’argent de la souscription ? Il fallait lancer le journal, dans le vide, sans être sûr du résultat final et faire tourner la boutique avec l’argent des premières rentrées des ventes. Mais avec quels sous ? Dures semaines ! Je sollicitais deux prêts, de 200 000 francs chacun, auprès de deux vagues connaissances fortunées, m’engageant à les rembourser dès la totalité du capital réunie et disponible (ce qui fut fait). Et le 21 janvier 1988 paraissait le premier numéro de Politis, avec en couverture le thème du dossier : « La France manque d’immigrés » (nous étions déjà à l’époque en pleine poussée d’urticaire lepéniste) (1) ! Quelques semaines plus tard, les six millions étaient souscrits, et au-delà — puisqu’il a même fallu refuser, et rembourser, un million et demi d’excédents, c’est la loi …
Belle aventure, non ? Nous avions donc eu raison d’être confiants : il y avait bien, dans ce pays, assez de gens pour refuser ce qu’on présentait partout comme inéluctable (« la seule politique possible »), assez de gens pour croire en un projet de journal libre, engagé, fier, pauvre et ramant à contre-courant des idées reçues.
Ce soutien de nos lecteurs est notre viatique. Depuis bientôt vingt ans. C’est pourquoi je crois dur comme fer qu’une fois encore ils sauront nous tirer d’une mauvaise passe. Ce n’est pas encore gagné, la mobilisation doit se poursuivre : au rythme où elle a démarré, je parie sur la réussite. Toute l’équipe est soudée dans l’effort, derrière Denis Sieffert, qui tient bon les rênes.
Et une chose, voyez-vous, me met en joie — moi qui suis aujourd’hui à distance —, c’est de constater comme cette équipe, dont la plupart des membres n’ont pas connu la gestation et les débuts de Politis, découvre à son tour la force et l’enthousiasme qui furent les miens à l’époque. Quoi de plus réconfortant que de se dire : on ne travaille pas pour les murs (2) !
B.L.
(1) Un lecteur de la première heure, qui vient d’apporter son concours à la souscription actuelle, m’écrit : « J’ai encore ce souvenir d’un vieil Arabe souriant à la une du premier numéro, qui m’avait tenu chaud pour l’hiver … »
(2) Exemple : un message, ce lundi matin, de Brigitte (la chouette fille que vous avez au téléphone quand vous appelez au journal, et qui est bien plus qu’une standardiste !) : « … À part ça, dès que le sac (de plus en plus lourd) de courrier arrive, vers 11h, je me précipite sur les chèques et les tonnes de lettres et de petits mots super sympas. C’est impressionnant et génial. Du coup, sandwih tous les midis, parce que là-haut, ils veulent les chiffres et vite.
Mais j’adore ! »
[Voir le blog : pour-politis.org]
8 Comments
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On y croit ! Politis va vivre.
“Si la vérité n’est pas libre, la liberté n’est pas vraie” (Prévert … je crois).
Grâce à vous je respire (un peu) dans ce monde angoissant.
j’ai plus de chéquier, c’est dire le niveau de mes ressources … mais j’ai recommencé à acheter politis …
))) on fait ce qu’on peut mon bon monsieur … même si des fois je partage pô le contenu … c’est une bouffée d’air moins crade que coté libé-charlie …
faut que survivent politis, le diplo et le canard … plus quelques CQFD …
faut qu’on continue à parler Politique dans ce putain de pays …
faites un blog, ça coûtera déjà moins cher en papier
La version papier est elle la seule forme envisagée ?…pourquoi ne pas opter pour un journal engagé mais en version électronique, donc “sans papiers” ?
hein qu’elle est bonne ?
Allez, je m’abonne !
Brigitte est en bas, porte les sacs, de plus en plus lourds, les vide et trie, vite, vite. Pour ceux d’en haut, les chefs, des hommes probablement. Tu dis “pas seulement standardiste” ?: pire . Il y le discours révolutionnaire et la pratique “traditionnelle” à Politis. Alors, faut-il aider Politis ?…
@Michel : le mieux, c’est de laisser Brigitte vous répondre :
“Tous les matins dès que le postier, plié en deux sous le poids mais toujours souriant - on vous aime Brigitte (c’est moi), me dit-il souvent ! - dépose le sac, je plonge dedans et c’est parti. On s’y met à plusieurs pour ouvrir les enveloppes. Il y a les pros du coupe-coupe: Daniel venu pour un stage de “journalisme” et Pascale qui y va carrément à l’Opinel ! Ensuite extraction du chèque et du message qui va avec dans 90% des enveloppes et alors là …
Chapeau les lecteurs!!!! Vous êtes impressionnants. Que des mots sympas, drôles, tendres, émouvants, des dessins, des cartes, des photos et des post-it de toutes les couleurs qui font ressembler mon Super TurboMac à un arbre de Noël (c’est Ingrid qui l’a dit).
Evidement, pour l’instant, on n’a pas le temps de tous les lire, et surtout de répondre, parce qu’il faut bien aussi faire le journal et le boulot quotidien, mais c’est promis, on les entrepose précieusement tous dans un carton et on répondra (Julie l’autre stagiaire “future journaliste” a déjà commencé à faire un tri).
Etape suivante : Isabelle, Michèle, Julie et Daniel aussi rentrent dans la bécane votre nom et adresse pour …. vous renvoyer le chèque au cas où…on ne sait jamais. Mais on y pense de moins en moins. Le chef l’a dit dans son dernier billet. La route fut rude mais la pente est montante.
Donc je disais, on rentre vos adresses, et là on voyage entre l’impasse Desproges et l’avenue du Soleil d’or, Tokyo , la Guyane , La Réunion. Entre Laposte et le Crédit Coopératif. Tandis qu’on se ballade, y’a des têtes qui pointent dans l’encadrement de la porte. Alors on en est où ??? combien de courrier ce matin ? Et on est à combien? Quand on fait le total, chaque soir (avant que je courre pour récupérer ma gamine (en retard) à on se dit whaaouh ! Ils sont vraiment super nos amiEs/lecteur-RICEs !
Brigitte”
[Pris sur le blog du journal : pour-politis.org]
Merci d’avoir confirmé ce que j’avais cru comprendre, hélas.