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“Je Suis Tous Américains” (Eric Le Bushé, “Le Monde”, 22 octobre 2006)

par Sébastien Fontenelle, 25 October 2006

Une fois par semaine, “Le Monde”, quotidien vespéral de la joie de vivre, publie, en page 2, sous la forme d’une “chronique”, les points de vue d’un certain Eric Le Bushé (prononcer “Le Boucher”, comme dans “George W. Bouche”) sur l’”économie”.

Les chroniques d’Eric Le Bushé sont, le plus souvent, un régal - ne serait-ce que pour ce qu’elles révèlent de la folle témérité de Jean-Marie Colombani, patron de “Le Monde”: car même le “Wall Street Journal”, qui n’est pourtant pas non plus un foyer de subversion evomoraliste, n’ose plus (du tout) publier de libelles aussi outrancièrement reaganiens.

La dernière livraison d’Eric Le Bushé, datée du 22 octobre, est cependant plus goûtue encore qu’à l’accoutumée: on y sent l’air du grand large et des grandes hauteurs, on devine, au fil des mots, que l’auteur a définitivement largué les dernières amarres qui le rattachaient encore (un peu) à la réalité.

Cette semaine, Eric Le Bushé, manifestement décidé à briser le tabou de la modestie journalistique, admoneste en effet (vertement) “les hommes et les femmes politiques” dévoyés qui, depuis vingt ou trente ans, ont fait de la France un véritable enfer gosplaniste - et leur explique, c’est le titre de sa chronique: “Ce qu’il faut faire.”

(Eric Le Bushé a d’abord envisagé un titre plus directement informatif, mais déjà utilisé: “Nous sommes tous Américains”.)

D’emblée, notre chroniqueur prévient: “Excluons l’extrême gauche et l’extrême droite du raisonnement. Pour elles deux, la solution passe par la fermeture des frontières aux biens, aux capitaux et aux personnes, or, chacun sait, sauf elles, que l’histoire comme les études ont montré que cela conduirait à une précipitation du pays dans le déclin.”

On ne sait d’où Eric Le Bushé tient l’idée, complètement délirante, que l’extrême gauche (c’est à dire, dans son esprit, l’espace compris entre Pierre Méhaignerie et la CNT) souhaiterait fermer les frontières aux biens, aux capitaux et aux personnes.

Mais il présente cet ahurissant bobard comme une information, et après tout, si c’est dans “Le Monde”, c’est que ça doit être une contrevérité de référence.

Une fois réglée, par le moyen de cette minuscule tricherie, la question bolchevique, Eric Le Bushé embarque les “socialistes” et l’UMP, formations libérales, dans sa démonstration: “Raisonnons avec la gauche et la droite dites de gouvernement.”

Ecrit-il.

Et d’asséner (à ce public choisi) cette (stupéfiante) révélation: “Le monde est entré dans une nouvelle phase sous la poussée de trois forces puissantes et conjuguées: une accélération technologique fulgurante, une mondialisation généralisée et l’émergence d’un nouveau capitalisme dit patrimonial qui accorde une place première à l’actionnaire.”

En résumé: “Le changement est radical: il ne suffit plus de bouger une fois, de trouver une invention, d’engager une réforme, mais de bouger en permanence, de créer quotidiennement, de réformer les réformes, pour courir de plus en plus vite.”

Or: “La France, celle de tonton Mitterrand et celle de papy Chirac, a loupé le coche.”

Annonce Eric Le Bushé, qui ne craint pas, on le voit, de malmener un lectorat trop longtemps anesthésié par la propagande communiste.

Pendant que le capitalisme patrimonial inventait le mouvement perpétuel, notre chère et (surtout) vieille France, abusée par des planificateurs fous, est restée immobile - de sorte qu’elle a pris, non seulement du “retard”, mais du “retard coupable”, pour diverses raisons “idéologiques, politiques, culturelles”.

Eric Le Bushé recense “les effroyables dégâts” nés de ce retard: “chômage, banlieues, déficits, désespoir des jeunes”… (Les banlieues, aux termes de cette énumération, forment donc, en elles-mêmes, un dégât, au même titre que le chômage: merci, Eric Le Bushé.)

On ne sait toujours pas ce que préconise notre chroniqueur, mais on devine déjà qu’au moment de réparer ces dégâts, la solution ne viendra pas de la sociologie.

A ce point de sa “démonstration”, Eric Le Bushé, qui n’a toujours pas craché sa Valda, prend son lecteur par la main, comme Yves Duteil suggérait jadis de faire avec un enfant, pour l’emmener au Paradis: les Etats-Unis d’Amérique.

Là, tout n’est que Lumière(s) et Beauté, l’eau est si belle que l’on s’y baigne.

D’où vient tout ce bonheur?

Eric Le Bushé nous le révèle: “Depuis vingt ans”, les Etats-Unis d’Amérique “ont une croissance du PIB par tête nettement supérieure à la nôtre”.

C’était donc ça.

D’où vient, dès lors, notre malheur à nous?

De ce que “la France et ses amies sont restées dans la croissance d’hier, celle de l’imitation, lorsqu’il suffisait d’étendre à un nombre croissant d’entreprises et de secteurs des méthodes et des technologies connues (importées en fait des Etats-Unis)”…

Nous crevons, en quelques mots comme en cent, de ne pas nous être complètement soumis au modèle yankee de GDRHDUCCP (Gestion Des Ressources Humaines Dans un Cadre Capitalistique Patrimonial).

Est-il encore temps de réparer cette monstrueuse négligence?

Eric Le Bushé (qui lentement nous a rapprochés du moment de nous révéler “ce qu’il faut faire”) le croit, mais nous prévient: sa (nécessaire) thérapie “impose sa contrepartie sociale”.

Et de préciser, pour que tout soit bien clair: “Les grands compromis capital-travail d’hier deviennent vite des freins, s’ils ne sont pas adaptés en continu”.

C’est, on le devine, sa première préconisation: il est grand temps de renoncer à ces grands compromis capital-travail, d’en finir avec ces transactions à deux balles où des centrales syndicales financées par Pyongyang menacent d’organiser une journée d’action dimanche prochain si le patronat reste sourd à leurs (légitimes) revendications.

Eric Le Bushé envisage plutôt, pour l’avenir, des compromis capital-capital, où le capitaliste (patrimonial) proposerait au capitaliste (patrimonial), qui acquiescerait d’enthousiasme, de ne lourder, pour la saison automne-hiver, que 3.000 salariés par mois, au lieu des 3.012 initialement prévus.

Histoire d’acheter la paix sociale.

Eric Le Bushé, qui a donc atteint son altitude - pré-stratosphérique - de croisière, signale ensuite, après la contrepartie sociale, que la guérison de la France “a aussi ses conséquences individuelles: la situation (avoir une bonne situation) est remplacée par la vitesse (la capacité d’adaptation), l’avantage acquis par l’accès à la formation”.

Traduction: le salarié aura le bon goût d’oublier la notion même de CDI, tragiquement préhistorique, de remercier le patron qui le giclera de son boulot de merde en lui suggérant d’aller s’adapter ailleurs, et de se montrer assidû, pendant les quelques années anciennement dévolues à l’aberration tiers-mondiste connue sous le nom de “retraite”, aux cours de poterie qui lui permettront finalement de se recycler juste avant de crever - si toutefois il a le souci (mais sait-on jamais avec les pauvres) d’économiser de quoi payer la chaux qui, dans la fosse commune, viendra finalement ronger sa dépouille.

J’en rajoute?

Voire.

Le Bushé, après avoir ainsi condensé en trois formules choc la pensée de la fraction la plus extrêmiste du MEDEF, rajoute pour finir, et pour la route, quelques ultimes conseils à notre personnel politique - dont celui-ci, qui d’une certaine manière boucle enfin la boucle: “(Inciter) à travailler plus, ce qui est la seule solution pour rétablir une société équitable”.

Supprimer, donc, si je comprends bien, les 35 heures.

Remettre les pauvres au boulot, en somme - non sans leur avoir au préalable sucré leurs (scandaleux) privilèges: sécurité de l’emploi, retraite et autres (immondes) avantages acquis…

C’est dans “Le Monde”, le 22 octobre 2006: que rajouter?

1 Comment(s)

  1. Comment by Rougé Ernest on 25 October 2006 10:14

    Excellent article… écrit avec humour… humour noir s’entend…

    C’est bien triste, oui, il n’y a rien à ajouter !

    Sauf, peut-être simplement fredonner : “Douce France, doux pays de mon enfance…”

    C’était un autre monde. Nous étions heureux sans même le savoir… “Le Monde” a bougé…

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