La torture, c’est pas bien. Mais d’un autre côté y a des fois où c’est quand même pas mal non plus. En même temps c’est vrai, c’est pas bien. Mais ça peut servir.
par Sébastien Fontenelle, 30 October 2006
“Le Monde” (numéro daté du 31 octobre 2006) publie ce soir, dans ses (fameuses) pages “Débats”, une tribune hallucinante.
Son auteur, un certain Philippe Hayez, considère, si j’ai bien compris, que la torture, c’est vrai que c’est pas bien, mais qu’en même temps y a des fois où c’est pas complètement pas bien non plus, bien que ça reste globalement pas bien, sauf dans les cas où c’est presque bien sans l’être à 100%.
Quand on sait que Philippe Hayez, “conseiller à la Cour des Comptes”, est aussi “ancien directeur adjoint du renseignement à la DGSE”, on se pose des questions, après avoir lu ça…
Il écrit d’abord: “La signature la semaine dernière par le président George Bush du Military Commissions Act, qui tente de fournir un cadre légal aux interrogatoires de suspects de terrorisme et exonère rétroactivement les militaires et les agents de renseignements américains concernés par ces pratiques, suscite des réticences des réticences chez les défenseurs américains des libertés civiles et provoque un certain malaise dans l’opinion internationale (…)”
Je précise, pour celles et ceux qui ne le sauraient pas, que lesdits “interrogatoires de suspects de terrorisme”, pour ce qu’on en sait, pourraient tout aussi bien comporter, notamment, des séquences d’électrification des couilles des “suspects” en question, suivies de l’immersion de ces bâtards islamistes (présumés) dans des baignoires dûment remplies d’eaux croupies, sans bien sûr préjuger d’éventuelles séances de tabassage en règle, façon nous-avons-les-moyens-de-vous-faire-parler.
Il y a un mot pour ça (il est vrai l’un des plus des plus atroces de notre vocabulaire).
Torture.
Philippe Hayez, qui est manifestement quelqu’un de mesuré, préfère, ici, “interrogatoires”, qui est, c’est vrai, moins connoté.
De sorte qu’il évite, mais probablement sans le vouloir, de nous rappeler que, la semaine dernière, le (bon) président Bush a, tout simplement, légalisé la torture.
Il demande alors, après avoir, on l’a vu, évoqué le “malaise” de “l’opinion internationale”, si “une conscience honnête ne devrait pas se joindre à ces protestations?”
Vous, je ne sais pas, mais moi, j’aurais tendance à répondre que si, au fond, le mieux serait quand même, pour une “conscience honnête”, de protester contre la torture.
Et fin de la discussion.
Philippe Hayez, lui, est beaucoup moins directement affirmatif: la réponse est, semble-t-il, un peu moins évidente pour lui que pour les bolcheviks d’Amnesty International, puisqu’il explique: “On doit (…) accepter, dans une société démocratique, que les méthodes des services de renseignement et de sécurité, pour autant qu’elles demeurent exceptionnelles et encadrées, ne se conforment pas entièrement aux standards internationaux, notamment en matière de transparence et de respect des lois locales”.
Cette dernière considération fait mon bonheur: est-ce que Philippe Hayez ne serait pas en train de nous dire, finalement, que nous serions bien avisés de nous faire à l’idée que notre survie peut dépendre des quelques baffes que nos barbouzes enverront dans la gueule de Momo-le-Suspect?
Est-ce que ce n’est pas un peu, toutes choses égales par ailleurs, ce que disaient jadis les nettoyeurs de djebels, entre deux séances de gégène? (”C’est vrai que dans ma cave, j’abîme un peu quelques bougnoules, mais la démocratie ne vaut-elle pas ce minuscule sacrifice d’une poignée d’indigènes?”)
Philippe Hayez, qui n’est, au fond, certainement pas quelqu’un de méchant, concède alors: “Sur le plan juridique, il n’est pas douteux que les actions ciblées des services de renseignements à l’extérieur du territoire national sont discutables”.
Mais juste après cette concession à l’humanitarisme béat, il pose une question qui tue: “Mais ne sont-elles pas”, ces actions ciblées, “préférables à un régime généralisé de surveillance des citoyens et des résidents qui, poussé à l’extrême, pourrait avoir pour effet de nous faire changer de société?”
Philippe Hayez, aussi admirable décidément dans sa façon d’appréhender les réalités du monde qui l’entoure que dans le choix de ses euphémismes, nous offre donc, généreusement, de choisir entre, d’une part, quelques “interrogatoires” éventuellement colériques (sur lesquels nous aurions la gentillesse, en démocrates sincères, de fermer les yeux), ou, d’autre part, Big Brother.
Le problème, dont Philippe Hayez fait semblant de ne jamais avoir entendu parler, c’est que nos amis étatsuniens, par exemple, ont eu les deux solutions, pour le prix d’une seule.
Tout le monde sait en effet (sauf Hayez) que Bush a instauré chez lui un ahurissant “régime généralisé de surveillance des citoyens et des résidents”, puis qu’il a, tout de même, légalisé la torture.
Preuve que, passées les bornes, y a plus de limites, et qu’une fois qu’on a commencé à sauter à pieds joints sur la démocratie, on ne s’arrête généralement plus.
Philippe Hayez, pour sa part, est d’un avis un peu différent: pour lui, “les pratiques des services de renseignement occidentaux représentent un progrès substantiel sur le plan éthique par rapport aux pratiques traditionnelles”.
On se pince, et bien évidemment on se dit que si la torture autorisée par George W. représente un “progrès”, alors vraiment les “pratiques traditionnelles” devaient être singulièrement immondes.
Hayez confirme: les pratiques nouvelles “visent à appréhender les suspects plutôt qu’à les éliminer”.
Notez le vrai progrès: Bill, de la CIA, chope Momo et l’emmène direct à la cave, celle avec la baignoire, plutôt que de lui mettre, d’entrée, une balle sous l’oeil droit. Enorme conversion de Bill aux vertus de la démocratie.
Hayez, manifestement inconscient de l’énormité de ce qu’il raconte, fait alors une deuxième concession au bien-vivre: “On peut, bien sûr, se dire réservé sur des actes qui ne s’inscrivent pas dans le cadre des procédures judiciaires ou des conventions internationales”. (Je rappelle que derrière cette incroyable théorie d’euphémismes, c’est toujours de torture qu’il est question, si j’ai bien compris!)
On “peut”, certes.
“Mais ce n’est pas être responsable d’oublier à quel point, quelques mois après le 11 septembre, les services ont été mobilisés pour éviter qu’un attentat de même ampleur ne frappe les populations”.
Donc en fait, on ne “peut” pas vraiment, se “dire réservé”, si on est vraiment démocrate. On ne devrait pas, en tout cas.
Et la douche écossaise continue: “L’indignation que peuvent susciter certains dérapages de la lutte antiterroriste internationale justifie pleinement la curiosité et la vigilance des médias. Trsitement éclairé par notre histoire récente, chaque Français sait que le recours, direct ou indirect, à la torture contre un être humain est autant une faute morale qu’une impasse politique”, écrit Hayez.
Alors finalement, la torture, c’est vraiment pas bien?
Ben non.
Mais d’un autre côté, rien n’est simple.
Car notre analyste précise aussitôt: “La judiciarisation de certains actes - instruction sur les fonctionnaires français ayant participé à des interrogatoires à Guantanamo, mise en cause des responsables italiens dans l’enlèvement de l’imam de la mosquée de Milan, mise en cause de l’ex-directeur de la CIA devant la justice américaine, etc. - fait en revanche le jeu des contempteurs radicaux de nos sociétés en insturant un équilibre fallacieux entre les parties”.
Je résume: c’est pas bien du tout de la part des barbouzes yankees, de pratiquer des interrogatoires un peu tortu(r)eux.
C’est même, houlala, une “faute morale”.
Mais cette faute ne doit surtout pas être sanctionnée, car ce serait faire le jeu d’Oussama Ben Laden…
D’ailleurs Hayez complète - enfin - son propos en des termes qui lèvent toute possible ambiguïté: “Il n’y a pas, n’en déplaise aux amateurs de titres faciles, de “goulag de l’Amérique”, la CIA n’étend pas sa “toile d’araignée”, les Etats-Unis n’ont pas “inventé la délocalisation de la torture”".
Heu…
Si, Philippe Hayez.
Si, si, je vous promets.
Il y a Guantanamo, et des prisons clandestines.
La CIA enlève et “interroge” des “suspects” partout dans le monde.
Et George W. Bush a légalisé tout ça. Rétroactivement. Après l’avoir d’abord nié, avec cette force de conviction qui, chez lui, signale depuis tant d’années le pro du mensonge.
Philippe Hayez conclut: “D’autres attentats surviendront, plus meurtriers peut être, en Europe. Des erreurs d’appréciation, des bavures même, hélas, se produiront sans doute dans ce combat non voulu. Nous ne manquerons donc pas de motifs de craindre et de déplorer. Souhaitons surtout que nos enfants ne nous reprochent pas de ne pas avoir tenté, en conscience, d’agir, fût-ce à l’ombre des belles âmes”.
Les belles âmes étant, si j’ai bien suivi, celles qui, malgré tout, “se disent réservées”, face aux “bavures”, savamment légalisées, de la barbouzerie bushiste…
Je découvre, avec un réel plaisir, que je n’ai, dans mon entourage, que de très belles âmes!
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