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Rapport Stern : l’indispensable imposture

par Adam Kesher, 1 November 2006

Le roadshow du réchauffement climatique est, depuis la rentrée, particulièrement bien organisé : la sortie contre-productive et donc finalement bienvenue de Claude Allègre dans l’Express ; Une vérité qui dérange, le film d’Al Gore qui a réussi à faire parler de lui ; et aujourd’hui le rapport Stern sont autant d’occasions de mettre le réchauffement à l’ordre du jour de l’agenda politico-médiatique, deux de ces trois événements dépassant nos frontières.

Le message revient ainsi, martelé à intervalles réguliers, et occupe l’espace médiatique. Face à l’enjeu du réchauffement climatique, ce ne sont que des bonnes nouvelles. Saluons même la diversité des moyens utilisés : une polémique médiatico-scientifique ; le cinéma ; puis l’étude économique. La toile se tisse, il va désormais être impossible d’ignorer l’enjeu climatique à court terme.

Et les commentaires qui accompagnent la sortie du rapport Stern sont unanimes : en chiffrant le coût du réchauffement climatique, on va enfin réussir à mettre les acteurs politiques et économiques face à leurs responsabilités. « En touchant le point sensible, le rapport Stern pourrait se révéler autrement plus efficace que les plus ardentes plaidoiries de la planète », écrit Antoine de Gaudemar dans Libération hier. (1)

Tout cela est exact : c’est la dimension économique qui manquait jusqu’à présent dans le débat. L’économique, le seul langage des décideurs. Il y a une véritable défaite philosophique à se résoudre à voir la dimension économique constituer un meilleur argument que la dimension humaine. Mais au vu de l’enjeu, on se dira que la fin justifie les motifs.

En l’occurrence, il semble (et soyons prudents, on ne s’improvise pas expert sur ce genre de sujets, ni dans sa dimension scientifique, ni dans sa dimension économique) que la modélisation économique du rapport Stern soit hautement contestable. Un encadré du même Libé, intitulé « Moulinage de variables incertaines », nous dit :

« (…) que ce soit à +2.5 ou à +5°C à la surface du globe, l’impact sur l’agriculture, la pollution, l’industrie, la mortalité, l’énergie ou la pêche n’est pas le même. Il a ensuite pris en compte des variables inconnues, comme le coût économique de la disparition d’une espèce, le coût des changements sociaux, des catastrophes à venir, les éventuels sauts technologiques, l’adaptation des ménages et des industries… Le tout dans une ambiance « business as usual », c’est-à-dire fondée sur les consommations actuelles, sans envisager les probables changements de comportement qui surviendront au fil des années (…) »

Autrement dit, il y a 3 niveaux d’incertitude :
- celui de l’augmentation de la température
- celui des coûts, au sein de chacune des hypothèses d’augmentation
- l’impact des changements de comportements sur ces coûts

On se situe, de ce que je comprends dans cet encadré, dans une hypothèse « toutes choses égales par ailleurs », bien connue des théoriciens de l’économie, qui en connaissent les terribles limites. En économie, on a souvent tendance à raisonner toutes choses égales par ailleurs, alors que l’on sait pertinemment que lorsqu’une variable évolue, elle impacte les autres variables. Ce qui signifie qu’on est dans la spéculation totale. On sait qu’on se trompe, mais on modélise quand même, parce qu’on ne sait pas faire mieux.

Le rapport Stern ne semble pas échapper aux limites de notre maîtrise de l’économie. L’économie reste à ce jour une discipline capable d’éclairer le passé mais bien en mal de prédire l’avenir. La trop grande complexité des données traitées et des phénomènes étudiés devrait nous conduire à une obligation de scepticisme devant toutes les formes de prévision économique. Ce n’est malheureusement pas le cas : l’économiste parle, et tous disent amen.

Au final, je ne prendrai pas à mon compte les conclusions du rapport Stern, qui peuvent s’avérer erronées de façon importante et dans n’importe quel sens. Je considère que je n’ai pas de raison de penser que le rapport Stern n’est pas une imposture, et que la vraie raison de combattre le réchauffement immédiatement et puissamment est la raison humaniste.

Disons malgré cela amen au rapport Stern. Notre soumission à la chose économique, trop souvent dévastatrice, sert aujourd’hui les défenseurs de la cause planétaire. Le rapport Stern est peut-être bien une imposture, mais une imposture indispensable.

(1) Libé, dont on peut saluer au passage les choix réguliers de unes sur les problèmes environnementaux de la planète.

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