Le Monde Citoyen

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De la chronique et des chroniqueurs

par Bernard Langlois, 8 November 2006

LES MOTS POUR DIRE.
« Vous qui êtes journaliste … » Quand un interlocuteur commence comme ça, je me méfie toujours. On va me demander d’avoir un avis, comme si de faire ce métier vous obligeait d’en avoir un sur tout. C’est vrai qu’un journaliste est censé passer son temps à examiner le monde à la loupe, qu’il est payé pour s’intéresser de près à ce qui est intéressant pour tous, qu’il a, en principe, des « sources » que les autres n’ont pas. Et puis, un chroniqueur est fait pour chroniquer. C’est-à-dire livrer des opinions, avoir un point de vue sur l’événement qui passe …

Si vous saviez comme c’est stressant, la vie de chroniqueur ! Surtout un chroniqueur retraité, comme moi, qui vit au fin fond de sa campagne, loin de la rumeur parisienne et des dîners en ville, avec comme seules sources celles du plateau de Millevaches …
Que vais-je bien pouvoir leur raconter, cette semaine, à mes chers lecteurs ? Pour moi, la question se pose à partir du jeudi. Lundi soir, j’ai expédié ma copie, je m’offre un whisky, je décompresse. Mardi, mercredi : mes jours peinards. Du temps pour le farniente, les ballades, les copains, la lecture pour le plaisir, au coin du feu … Dès jeudi, je commence à me prendre la tête : trouver un sujet, un « angle » (dans ce boulot, tout est dans l’angle, hein !). Commencer à éplucher les journaux, qui dorment en tas sur le bureau. A feuilleter les nouveaux bouquins que l’aimable postière me livre presque chaque jour que Dieu fait (un supplice, les livres : je m’efforce d’en signaler chaque semaine quelques uns à votre attention. Mais combien qui passent à la trappe, qui ne demanderaient pourtant qu’à trouver leurs lecteurs ? Regrets, et remords, quand on pense aux auteurs, aux éditeurs, aux espoirs qu’ils ont mis en votre aimable attention …). Vendredi, samedi, dimanche surtout : jours sombres. Surf non-stop sur le ouèbe, écoute frénétique des radios, des télés, zapping permanent entre les émissions de débats, histoire de ne rien louper qui puisse nourrir (on reste souvent sur sa faim) ce fichu bloc-notes. Lundi au clavier, on rédige. Fermé pour tout le monde, ne pas déranger.

Alors, trouver les mots pour dire, quand on a souvent l’impression d’avoir déjà tout rabâché, vu que c’est toujours un peu la même chose, ce monde qui va si mal …

PRONOSTICS
« Vous qui êtes journaliste … » Pire que de devoir livrer des avis, être sommé de faire aussi des pronostics. Alors, au PS, Ségolène ou pas ? Un tour ou deux tours ? Et comme challenger, Fabius ou Strauss-Kahn ?
Mais lâchez-moi, je n’en sais foutre rien ! Je laisse les prévisions aux cartomanciennes, astrologues et autres spécialistes du marc de café. On verra bien. Tout ce que je sais, c’est que les sondages ne signifient pas grand-chose, puisqu’ils portent sur les sympathisants et que ce sont les militants qui votent. Tout ce que je constate, c’est que la chasse à la Pimprenelle du Poitou bat son plein, que tous les coups bas sont permis, que la tension monte à l’approche du verdict, que l’intox marche à fond la caisse. Je suis comme vous, je marche au doigt mouillé (comme la langue de Jack, « prêt à lécher les timbres » de la favorite, jamais lassé d’avoir des désirs d’avenir …). Comme vous, j’ai entendu les sifflets du Zénith, montés d’une salle bien « faite », semble-t-il, par les copains de l’élu de Sarcelles (1). Comme vous, je constate le forcing du candidat « social-démocrate », relayé par une presse complaisante qui se garde bien de lui poser les questions qui fâchent (celle-ci, par exemple : « Vous levez-vous toujours tous les matins en vous demandant en quoi vous pourrez être utile à l’Etat d’Israël ? » Désolé, pour moi, ça reste une question cruciale ; surtout en ce moment, où l’on massacre comme jamais à Gaza et où l’extrême droite s’installe au gouvernement de l’Etat hébreu : Liberman fait moins scandale que naguère Haider en Autriche, vous l’aviez noté ?) et je relève — ce n’est qu’une rumeur, mais d’une « source » que je crois fiable — que quelques ténors de notre profession, réputés « de gauche » et sionistes notoires, se laissent aller (en privé) à jurer de voter Sarko si DSK n’est pas choisi pour porter les couleurs du PS !

Ça donne à réfléchir, non ?

TIERCE.
Donc, pas de pronostic.
Juste un peu de raisonnement. Au cas où Ségolène Royal ne serait pas désignée dès le premier tour (ce qui est possible, sinon probable), l’examen des forces internes au PS devrait plutôt faire conclure à un challenger Fabius — qui est tout de même à la tête d’un réseau structuré de longue date pesant plus de 20 % du parti, encore renforcé par les dissidents de chez Montebourg et les militants « nonistes » comme Filoche (2) ou Dollez ; à l’inverse, les pro Strauss-Kahn ne disposent que des ex-rocardiens (pas tous) et ne sont nullement assurés du ralliement de Jospin et des jospinistes, peu enclins à lui pardonner le dédain avec lequel il a traité l’ancien Premier ministre lors de son tour de piste exploratoire … Le tiercé dans l’ordre devrait donc être (logiquement) : 1- Royal, 2-Fabius, 3-Strauss-Kahn. Ce qui aurait au moins le mérite d’un affrontement clair au deuxième tour (si deuxième tour …) entre une « oui-iste » convaincue et un « noniste » affiché.
Mais j’dis ça, j’dis rien !

AILLEURS
Quant à mon choix personnel, il me porte ailleurs, comme on sait.
Et j’espère encore que les forces de la gauche radicale finiront par se mettre d’accord sur le nom de leur candidat(-e). Il faudra pour ça dépasser les intérêts de boutiques des uns et des autres, notamment du PCF et de la LCR. Espérons que la pression des collectifs de base, qui devrait s’exprimer avec force au grand meeting unitaire de ce lundi, au Mans, le permettra. Je me moque un peu de savoir quel nom sortira du chapeau, pour peu qu’il en sorte un ou une et qu’il soit le porte-voix des vrais anti-libéraux dans cette campagne présidentielle qui en ouvrira une autre, celle des législatives, plus facile à gérer.
Et non ! Aucun pronostic !

BERNARD FRANK
Et à propos de chroniqueur : nous venons d’en perdre un, et pas des plus mauvais : Bernard Frank. Il ne faisait guère dans la politique (encore que …), mais dans les livres, la littérature, son domaine d’excellence, et accessoirement l’art de vivre, les grands vins, la bonne table.
C’est du reste à table, dans un restaurant — un bon, forcément — que cet hédoniste, ce sybarite talentueux et faux cossard est mort, à 77 ans, foudroyé par une crise cardiaque (que rêver de mieux ?). Selon le commensal de ces ultimes agapes, m’apprend Daniel Schneidermann, qui lui rend hommage sur son blog (3), il s’est écroulé en parlant politique, de la présidentielle sans doute (lui a-t-on demandé un pronostic ?). Mais on imagine mal que ce soit la cause de ce triste effet : ce gros nounours placide n’était pas du genre à s’échauffer pour des choses aussi futiles. On le regrettera beaucoup, nous ses lecteurs : sa chronique (dans L’ Obs’) était un régal hebdomadaire. Comme le dit fort bien son vieil ami Jean-Paul Kauffmann (qui m’a fait connaître et aimer les livres de Frank) il avait une « façon inimitable de raconter, de mettre en scène des personnages, des faits, de prendre les sentiers de côté, les déviations, sans jamais perdre le fil du sujet. Ses pages sur Rousseau, Flaubert, Drieu, le bordeaux, pétillent de perspicacité, d’imprévu et d’à propos. Il se gardait comme la peste de l’esprit de sérieux. » Ah ! L’esprit de sérieux, s’en garde-t-on jamais assez, cher Jean-Paul …

Cet adieu est à lire aussi sur le Big Bang Blog. Lire aussi, et surtout, les livres de Frank : Géographie universelle, Les Rats (1953, la Table ronde), Solde (1980, Flammarion). Et sa dernière chronique, dans Le Nouvel Obs’ de jeudi prochain …

LES RISQUES DU METIER.
Et puisque nous parlons des journalistes, un mot sur les risques du métier. Pas de comparaison, bien sûr, entre ceux que nous courons ici, en France, et ceux de tant de nos confrères, dans tant de pays où la liberté de la presse est un rêve, où la prison, voire la mort, sont parfois au rendez-vous d’une curiosité professionnelle jugée malséante. Ce serait obscène, quand on vient à peine d’enterrer, à Moscou, Anna Politkovskaïa ; quand on vient d’apprendre la mort par balles de Brad Will, ce caméraman américain qui couvrait la répression d’Oaxaca, au Mexique …

Nos risques à nous sont désagréments, entraves, censures, pressions, intimidations. Parfois chômage, au pire. De petites histoires ordinaires, comme celle que raconte Frédéric Happe, de l’AFP (trouvé aussi sur le BBB), obligé sur pression insistante du service de presse d’un ministre de pondre une dépêche sur des propos d’icelui, qu’il jugeait sans intérêt ; ou, plus grave, celle de cette autre journaliste de la même agence, Raphaëlle Picard, quasiment frappée d’interdit professionnel pour une couverture de l’intervention policière aux Mureaux, qui n’a pas eu l’heur de plaire à la hiérarchie policière : « “Tout porte à croire qu’un certain nombre de responsables, au parquet et dans l’appareil policier, ont décidé de faire payer à notre consoeur ce reportage parfaitement inattaquable d’un point de vue journalistique, en la privant depuis plusieurs semaines d’informations », protestent les syndicats de journalistes dans un communiqué commun. « Faudra-t-il donc désormais, pour être autorisé à travailler, ne diffuser que la bonne parole du ministère de l’intérieur ? », se demande notre confrère Olivier Bonnet, qui rapporte cette histoire dans son blog, Plume de presse (4). Que dire enfin des ennuis récurrents de Denis Robert, le révélateur de l’affaire Clearsteam, toujours confronté à des procès en série, et dont le parquet de Paris vient de réclamer la mise en examen dans l’enquête judiciaire en cours sur le corbeau et les faux listings (l’affaire dans l’affaire) — où semble-t-il du reste que la « victime », Nicolas Sarkozy, en savait plus long et depuis plus longtemps qu’il n’a bien voulu le dire …— ? Faute de démêler le vrai du faux, dans ce pot au noir où barbotent les plus hautes autorités de l’Etat, en compagnie de marchands d’armes et de fonctionnaires des services plus ou moins secrets, haro sur le journaliste-écrivain, par qui le scandale arrive !
Des détails sur le blog de Denis (5), que vous pouvez soutenir aussi en achetant son dernier livre, Dominations : ouvrage de combat, mais aussi très bel objet qui croise les mots de l’écrivain et les dessins et peintures d’un talentueux artiste-peintre, Philippe Pasquet (6). Idée de cadeau original, à l’approche des fêtes !

Comme l’est aussi, c’est une piqûre de rappel, l’Agenda littéraire 2007 du Père Ubu, savamment et joyeusement concocté par l’ami Bouchardeau à l’occasion du centenaire de la mort de Jarry (7). Et j’espère bien que mes petits camarades, là-haut, tout occupés à compter vos sous (merci, merci, on touche au but !) et à lire vos messages de soutien, vont vous montrer la couverture, cette fois.
Merdre alors !
B.L.

(1) Qui habite Neuilly quand il n’est pas dans son palace marocain, faut tout de même pas pousser trop loin l’amour du peuple, hein ! Je relève, car ça m’exaspère de l’entendre toujours évoquer « sa » ville de Sarcelles, où il met les pieds le moins possible (je sais, ce n’est pas le seul dans ce cas, mais le Kennedillon français me court vraiment sur le haricot …)
(2) Lequel vient de sortir un nouvel essai, où il répond à la provocation de Laurence Parisot, la patronne des patrons, dans une tribune du Figaro : « La vie, la santé, l’amour sont précaires. Pourquoi le travail ne le serait-il pas ? » Faut-il brûler le Code du travail ? lui rétorque l’inspecteur Filoche, qui analyse la déconstruction de 150 ans d’histoire républicaine et sociale. (Aux éditions J.C. Gawsewitch, 285 p.18,90 euros).
(3) http://www.bigbangblog.net
(4) http://olivierbonnet.canalblog.com
(5) http://ladominationdumonde.blogspot.com
(6) Denis Robert, Philippe Pasquet, Dominations, Hugo doc, 128 p., 30 euros.
(7) Commande (25 euros) : HB éditions, 6, rue Saint-Mary BP 49, 04301 Forcalquier,
tel/fax : 04 92 75 21 00, www.hb-editions.fr

[Bloc-notes de Politis, n° 925, du 9/11/06 ]

8 Comments

  1. Comment by lesyeux on 8 November 2006 12:26

    c’est bien, avec votre article on a le plaisir de la lecture et notre liste de cadeaux de noel…ça vaut le coup que vous vous tracassiez du jeudi au dimanche

  2. Comment by les marques du plaisir on 8 November 2006 12:39

    euh … faudra apprendre à mettre des liesn bernard, et ce sera parfait … :o )))
    Un loupé, le publi-reportage clefs en main livré par les communicants de la course à l’échalote … à lire chez sébastien ce billet

  3. Comment by Olivier Bonnet on 8 November 2006 23:32

    Je suis cité dans Politis ? Je peux alors mourir tranquille, en pleine gloire ! ;-)

  4. Comment by céleste on 9 November 2006 10:51

    Bel article.

    Comme toujours je me régale à te lire.

    Joli rappel à Jarry et à Ubu.
    Je le fais toujours étudier à mes élèves de lycée italiens (enfin les extraits les plus marquants) et à un moment ou à un autre, il y a toujours un élève qui s’écrie: “Ah, mais c’est Berlusconi!!!!”

    et moi je suis contente.

  5. Comment by gb on 10 November 2006 7:23

    Sur mon blog il y a quelques jours tu as expliqué que ces propos étaient effectivement maladroits :

    “et je relève — ce n’est qu’une rumeur, mais d’une « source » que je crois fiable — que quelques ténors de notre profession, réputés « de gauche » et sionistes notoires, se laissent aller (en privé) à jurer de voter Sarko si DSK n’est pas choisi pour porter les couleurs du PS !”

    Et voilà que tu les ressors tranquillement ici et j’imagine dans Politis.
    Je m’excuse Bernard, mais je ne comprends toujours pas de quoi ni de qui tu parles.
    La première fois c’est maladroit. La deuxième c’est quoi ???

  6. Comment by gb on 10 November 2006 7:27

    Ah oui au fait, j’oubliais, sur mon blog, ils n’étaient pas que sionistes et de gauche, mais “juifs”…

  7. Comment by Sébastien Fontenelle on 10 November 2006 11:48

    @ Djibi
    Ben il me semble que justement, c’est ce qui fait toute la différence: là il est question de “sionistes”, qui n’est quand même pas un gros mot - donc j’ai l’impression que BL a tenu compte des remarques formulées après son intervention de l’autre jour sur le DEL.

  8. Comment by Frédéric Supiot on 11 November 2006 20:05

    Heureusement qu’il a pas écrit “chafouin” (spéciale dédicace à Claude Askolovitch)
    ;-)

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