Le Mexique menacé de tempête
par José Ferré, 20 November 2006
La situation au Mexique est insaisissable et forme un cocktail détonant : un président élu considéré comme un usurpateur, des régions comme le Chiapas en quasi-sécession depuis douze ans, une situation insurrectionnelle dans la province de Oaxaca depuis six mois, des inégalités criantes et une corruption généralisée. L’intervention des forces armées à Oaxaca cristallise toutes les oppositions. Certains intellectuels évoquent une situation d’une gravité comparable à celle qui a préludé à la révolution de 1910…A Oaxaca, les choses ne s’arrangent pas. Tandis que quelques points centraux de la ville sont occupés par les forces armées depuis le début du mois, Oaxaca et ses environs demeurent insoumis.
Mais la situation reste confuse et les violences se multiplient. On signale, un peu partout dans l’Etat, des cas de tortures et des disparitions de militants (plus de 90 recensées), principalement étudiants et professeurs de l’APPO et les rumeurs –non avérées- de découverte d’un charnier s’amplifient.
Un avocat en retraite, par ailleurs chauffeur occasionnel de l’Archevêque de Oaxaca, a été assassiné vendredi, à quelques dizaines de mètres du centre de la ville, par deux inconnus suspectés d’être des miliciens à la solde du gouverneur Ulises Ruiz. Des agents de la police fédérale préventive sont accusés du viol d’une femme, au cours d’une vérification d’identité, une pratique répandue, selon le porte-parole de l’APPO… Une manifestation de femmes a d’ailleurs eu lieu aujourd’hui, près du Zocalo, aux cris de “Oaxaca n’est pas un bordel !“. La police y a répliqué par des tirs de canons à eau et de gaz lacrymogènes.
Pour déstabiliser leurs adversaires, les autorités lancent, sans grand succès, des contrefeux : ainsi, le procureur général de Oaxaca, Lisbeth Caña Cardenas, sans imputer directement le crime à l’APPO, laisse entendre que le journaliste américain Roland Will, n’aurait pas été assassiné fin octobre par des miliciens du PRI, mais par des “membres de son groupe… dans l’intention d’internationaliser le conflit“.
L’APPO (Assemblée Populaire des Peuples de Oaxaca), conteste évidemment cette version, démentie par tous les documents photo et vidéos réalisés au cours de l’affrontement.
Appuyée par des dizaines d’organisations nationales, elles a lancé un ultimatum au gouverneur Ulises Ruiz –accusé de fraude électorale, de malversations et de violences-, exigeant, en préalable à toute négociation sur le retour à la normale, le retrait des forces armées et sa démission pour le 25 novembre au plus tard.
Ruiz, décidé à n’entendre ni les manifestants ni les appels à la raison du Sénat et des députés, reste accroché à son poste : “Dieu seul peut donner et retirer“, a-t-il ainsi affirmé cette semaine, au cours d’un congrès d’entrepreneurs chrétiens. A quoi l’archidiocèse répond aujourd’hui, par la voix du coordinateur de la commission justice et paix, que “Ruiz fait un mauvais usage du nom de Dieu.“
Cette obstination devient critique, car elle commence à cristalliser une situation qui est le cauchemar de tous les régimes fragiles : la jonction entre des mouvements d’opposition, jusque là autonomes, peu liés ou divisés.
La situation insurrectionnelle de Oaxaca, une élection présidentielle contestée pour fraude (les partisans du candidat de la gauche modérée, Manuel Lopez Obrador, n’ont toujours pas accepté sa défaite, et surnomment le vainqueur de l’élection, Felipe Calderon, l’usurpateur), la résistance aux violences réelles des partis au pouvoir, PAN et PRI (11 paysans ont été assassinés par des milices paramilitaires du PRI, le 13 novembre, à Montes Azules, dans la zone du Chiapas contrôlée par les zapatistes) et une situation économique difficile, marquée par des inégalités profondes et une corruption généralisée, est en train de donner naissance, pour la première fois depuis longtemps, à un large front des gauches, qui va des zapatistes de l’EZLN aux soutiens de Lopez Obrador.
Demain, 20 novembre, une grève générale paralysera le Mexique. Flavio Sosa, l’un des animateurs du mouvement, a invité tous ceux qui appuient la lutte de l’APPO à transformer “cette révolte populaire en une révolution pacifique, humaniste et démocratique, pour qu’ensemble, nous luttions contre le néo-libéralisme.“ Une première conférence a rassemblé hier près de 50 organisations, en vue de la constitution d’une Assemblée Populaire des Peuples du Mexique (APPM).
Tout ça pour dire qu’au Mexique tout va bien, puisque les médias français n’en disent rien. Une indifférence qui a un petit arrière-goût de censure !
Aujourd’hui lundi 20, des manifestations de soutien à Oaxaca sont également prévues dans de nombreuses villes à travers le monde.
A Paris, un rassemblement est prévu, à partir de 18h30, sur le parvis de Beaubourg.
A Lyon, rassemblement à 18h, place de la Comédie.
A Rouen, le rendez-vous est à 18h30, au Théâtre des Arts.
Sources : La Jornada, Vientos. - Articles précédents de Carnets de nuit sur Oaxaca : 13/11 : Oaxaca résiste toujours, 6/11 : Pourquoi Oaxaca est exemplaire ?, 5/11: Oaxaca n’est pas une caserne, 3/11 : Appel à l’offensive générale, 1/11 : L’ordre ne règne pas à Oaxaca, 29/10 : Rendez Oaxaca ou nous la prendrons - Oaxaca insurgée
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