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La sociologie est un sport de cons

par Sébastien Fontenelle, 27 November 2006

Cette semaine, dans “Marianne”, la journaliste Natacha Polony développe sur la sociologie, au terme d’une investigation exceptionnellement rigoureuse, un point de vue incroyablement nouveau (puisqu’il n’est partagé que par les 9,99 dixièmes de nos “élites” politico-médiatiques), d’où il ressort, en substance, que:
1) Les sociologues en général sont des coiffeuses.
2) Pierre Bourdieu, en particulier, refoulait quelque peu du goulot.

Du très, très grand journalisme…

Natacha Polony, curieusement, voit des sociologues partout: “Faut-il composer un plateau de télévision? Des sociologues sont là pour décrypter le réel et nous expliquer comment lui donner sens. Faut-il remplir les colonnes d’un journal? Des sociologues accourent pour incarner la voix de la science et l’impartialité du chercheur”.

Ecrit-elle.

Alors évidemment, la question se pose: pourquoi Natacha Polony fait-elle semblant de ne pas voir que dans la vraie vie, ce ne sont pas des sociologues, mais des “‘intellectuels” à guillemets, qui pensent (nous le verrons) comme elle, Bruckner et consorts, qui occupent l’espace médiatique à longueur d’antennes et de colonnes?

La réponse est très simple.

Natacha Polony:
1) Brûle d’une forte envie de maraver la gueule des outrecuidants qui auraient la prétention de ne pas toujours se ranger aux arguments de Nicolas Sarkozy et de ses “penseurs” de chevet.
2) N’a pas l’intention de se laisser emmerder par la réalité des faits, ainsi que nous allons très vite le vérifier.

Elle écrit donc: “Si l’on prête une oreille attentive à leurs discours, le décryptage (que) proposent (les sociologues) semble un peu systématique”.

Et de préciser: “Dans le monde de Laurent Mucchielli, par exemple, tous les délinquants sont des victimes, et les “tournantes” sont un fantasme instrumentalisé par les médias pour renforcer la méfiance du peuple envers les jeunes gens issus de l’immigration”.

Dans la vraie vie, bien sûr, Laurent Mucchielli n’a jamais dit ou écrit: “Tous les délinquants sont des victimes”.

Dans la vraie vie, Laurent Mucchielli n’a jamais prétendu non plus que “les “tournantes” sont un fantasme”.

Dans la vraie vie, pas un instant Mucchielli ne conteste la réalité des “tournantes”, ni (par conséquent) ne les présente comme un “fantasme”.

Mais Natacha Polony, manifestement, n’a pas envie de s’emmerder avec d’aussi minuscules détails: elle est venue pour flinguer les sociologues, présentés par elle comme des “professionnels du discours calibré, prêt à médiatiser”.

Quel talent…

Sa “démonstration” (guillemets de rigueur) commence par une question dont elle connaît bien évidemment la réponse avant de l’avoir posée: “Est-ce que (…) tous les sociologues voient le monde avec les mêmes lunettes, et que toute vision autre est [de leur point de vue] au mieux dans l’erreur, au pis dans l’idéologie la plus réactionnaire?”

Réponse: “A écouter Laurent Mucchielli et Stéphane Beaud, tous deux scandalisés par le traitement des questions d’immigration et de délinquance dans les pages de “Marianne”, on le croirait presque. A interroger certains étudiants à la sortie des universités, également”.

Le mot à retenir: “Certains”.

Il signifie, très clairement, que Natacha Polony aurait pu trouver, avec un peu de bonne volonté, quelques étudiants pour lui tenir, sur la sociologie, un discours un peu moins caricatural.

Oui mais voilà: notre enquêtrice de choc n’a interrogé que les quelques étudiants dont les réponses lui permettent, comme c’est pratique, d’étayer sa propre conviction que les sociologues sont, pour la plupart, des sales gauchistes moyennement compétents.

Exactement comme s’il n’existait, en France, aucun(e) étudiant(e) en sociologie qui ne soit pas d’accord avec Natacha Polony…

C’est donc sur la foi de trois témoignages (vous étiez prévenu(e)s qu’on parlerait ici d’une investigation ultra-sérieuse), celui d’Alexis, “en deuxième année” à Nanterre, celui d’Anna, “étudiante en sociologie à Paris-I Panthéon-Sorbonne”, et celui d’Isabelle, “étudiante à l’Ecole des hautes études en sciences sociales”, que notre journaliste peut très posément stigmatiser “une impression de systématisme et de manque de rigueur” dans l’enseignement de la sociologie.

Trois témoignages, pas une voix discordante: ça, coco, c’est du (très) lourd.

De l’investigation comme on n’en fait plus.

Natacha Polony conclut cette première partie de sa formidable enquête par cette forte maxime: “Sans atteindre forcément ces excès [le systématisme et le manque de rigueur], la sociologie, telle qu’elle est enseignée à l’université paraît parfois aux étudiants une discipline aux contrours flous et au corpus théorique peu unifié”.

Je résume: la sociologie est systématique, la sociologie manque de rigueur, les contours de la sociologie sont flous, et le corpus théorique de la sociologie est peu unifié - dois-je vous l’emballer?

On se dit, bien sûr, que la sociologie pourrait aussi, qui sait, paraître parfois une discipline satisfaisante à quelques étudiant(e)s: mais ceux-là, malheureusement, Natacha Polony a, c’est ballot, négligé de les interroger…

De sorte qu’elle peut tranquillement continuer, sans être jamais contredite, sa mise en pièces d’une discipline qui, explique-t-elle, “se veut une science”, mais qui n’est, en réalité, que très modérément scientifique - toujours d’après notre enquêtrice.

Elle cite, pour étayer cette (nouvelle) accusation, un “membre de l’Académie des sciences morales et politiques” du nom de Raymond Boudon, qui lui tient ce langage: “La sociologie scientifique, qui prétend expliquer les phénomènes, existe toujours, mais elle n’est pas la plus visible. Elle est occultée par la sociologie compassionnelle, qui se donne avant tout pour objectif de mettre le doigt sur les injustices et de s’intéresser aux victimes, et par la sociologie descriptive, qui se rapproche du journalisme d’investigation, en observant ce qui se passe dans tel quartier, telle agglomération”.

Le message est clair: ce qui tue la science, dans la sociologie, c’est la vermine compassionnelle, penchée sur la misère du monde.

Natacha Polony écrit: “De fait, la sociologie scientifique (…) est moins porteuse médiatiquement qu’un travail sur le racisme ou les inégalités; même si certains travaux sur ces questions (…)sont d’une incontestable solidité”.

Natache Polony, qui a, n’en doutons pas, toutes les compétences requises pour juger de la “solidité” des travaux des uns et des autres, nous l’assène donc sans trop de ménagements: les sociologues sont, majoritairement, des faiseurs, avides surtout de gloire médiatique…

Et devinez, dans tout cela, qui est visé?

Bourdieu, évidemment!

Quel dommage que Natacha Polony, sur le sujet qu’elle prétend appréhender, n’ait pas lu, de Bourdieu justement, “Les usages sociaux de la science”, mince volume qui lui aurait permis de ne pas limiter sa méditation au recueil de l’opinion de Raymond Boudon!

Mais pourquoi aurait-elle seulement ouvert ce livre, puisque son propos est, précisément, de flinguer Bourdieu?

Un certain Charles-Henri Cuin, “professeur à l’université Bordeaux-II” lui glisse dans le creux de l’oreille ce qu’elle avait envie d’entendre: “La figure de Pierre Bourdieu a joué un rôle néfaste. Sa production théorique est intéressante, mais, tout en se positionnant comme savant pur au-dessus de la mêlée politique, il faisait passer un discours parfaitement idéologique, en éliminant les données qui ne l’arrangeait pas”.

Une “étudiante en licence”, encore une, Astrid, confirme: “Alors que nos professeurs insistent en permanence sur la rigueur méthodologique, ils portent Bourdieu au pinacle. Sa méthodologie est otalement biaisée? Mais il a le droit, c’est Pierre Bourdieu”.

Quelle données Bourdieu “éliminait”-il?

En quoi sa méthodologie est-elle “totalement biaisée”?

D’où sortent ces conneries?

Où sont les preuves?

Notre journaliste “oublie”, malheureusement, de réclamer quelques précisions à ceux qui profèrent de telles accusations: elle préfère s’appuyer sur les incantations (drolatiques) d’un Charles-Henri Cuin, pour affirmer une fois de plus que “le rapport des sociologues à la scientificité est parfois ambigu”!

Cela, elle ne l’a, répétons-le, absolument pas démontré.

Mais cette répétition maniaque d’une affirmation “étayée”, en guise de preuves, par deux pauvres saillies anti-Bourdieu, lui permet de balancer une mandale supplémentaire dans la gueule des sociologues, en affirmant: “Quand il s’agit de défendre sur un plateau de télévision leur interprétation des émeutes de banlieue ou de l’échec scolaire, beaucoup se prévalent de cette posture du savant”.

Quand on se rappelle ce que furent les rapports de Bourdieu avec la télé, cette façon de présenter ses disciples comme des penseurs de médias (sans le moindre commencement de preuve, évidemment) est, j’en suis d’accord, complètement grotesque: mais elle n’est là que pour déblayer le terrain, avant que Natacha Polony, enfin, ne livre le fond de sa pensée.

Le voici: d’après cette remarquable journaliste, le “discours sociologique” vient “parfois” -noter encore une fois ce “parfois” totalement hypocrite- “conforter dans ses travers une société adepte de la compassion victimaire”.

Nous y voilà!

Nous revoilà dans des eaux que nous ne connaissons que trop bien: celles de la “compassion victimaire”, celles de la “tyrannie de la repentance” chère à Bruckner, celles enfin où croisent tous les néo-réacs pour qui le sociologue représente l’ennemi, tous ces minables intellos de médias - qui eux ne se prévalent jamais, c’est bien connu, d’une quelconque posture, pour nous administrer leurs considérations à la con sur les banlieues “ethnico-religieuses”…

Comme pour mieux parachever cette farce, dont je vous épargne ici maint détour, Natacha Polony, pour finir, cite encore Charles-Henri Cuin: “Quand il faut parler de l’avenir du monde en quinze secondes, il n’y a plus de place pour la complexité”.

Natacha Polony, si elle était un peu sérieuse, devrait alors lui signaler que c’est justement ce que Bourdieu et ses disciples n’ont jamais cessé de répéter.

Mais non.

Elle préfère battre des mains, faire comme si le prof qui vient de lui servir la soupe qu’elle atttendait avait trouvé tout seul quelque chose de formidablement pertinent.

Notre journaliste a réussi à “démontrer”, sans l’ombre d’une preuve, sans l’ombre d’une contre-enquête auprès de ceux qu’elle incrimine, la prétendue nullité de la sociologie “compassionnelle”, qui fait tellement de peine à Nicolas Sarkozy: chapeau, l’artiste.

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