Sego, Sarko et autres choses.
par Bernard Langlois, 30 November 2006
LE SACRE.
Pas une fausse note au sacre de Ségolène, acclamée par son parti (PS : Parti Ségolèniste ?), uni dans une ferveur quasi-religieuse. À la Mutualité, haut lieu s’il en est des colères prolétaires, devenu pour la circonstance le temple de la madone poitevine, tout à son culte dédié. Miracle du suffrage, qui change en or le vil plomb d’hier, transmute en soupirants les détracteurs de la veille. C’est la loi du genre et l’application du principe démocratique : les militants ont tranché, les caciques adoubent. Ne reste plus que Mélenchon pour camper Astérix en son irréductible village gaulois.
Avec quelle potion magique ?
Il n’y a rien à redire à cet exercice obligé du ralliement, frappé au coin du réalisme. Même s’il a des allures de bal des faux-culs. Et des cocus. Rien d’autre à espérer pour ceux-là que la clémence de l’Auguste. Et quelque place en son Conseil.
Ce n’est pas gagné ! La victoire de Mme Royal s’est faite sur une promesse de renouvellement. Des méthodes et des hommes. Son vin nouveau (ou perçu comme tel) ne peut s’accommoder de vieilles outres. Pourquoi irait-elle s’encombrer, dans sa fière cavalcade, des chevaux de retour ? N’en doutons pas, elle mènera sa campagne à sa main, comme elle l’entend, en parallèle mais sans confusion avec celle du parti. Là aussi, c’est la loi du genre. Et élevée dans le cénacle mitterrandien, la candidate fut à bonne école. Donc, pas grand-chose à espérer pour les « plaçous » ; ni durant la bataille, ni après, en cas de victoire.
D’autant que la gazelle a une mémoire … d’éléphante !
L’ANNONCE.
Si la semaine dernière fut celle de Ségo, celle-ci sera celle de Sarko. Je veux dire : celle de l’annonce de sa candidature (car il n’est guère, hélas, de semaine sans Sarko !).
Selon toute vraisemblance, ce sera ce jeudi, à la télévision, dans l’émission d’Arlette Chabot, « A vous de juger ». A moins qu’un forcing de TF1 ne lui arrache un 20 H. in extremis, concurrence oblige ! Ou encore qu’il choisisse de ne froisser personne en choisissant de se déclarer hors plateaux (mais pas sans caméras …). Insoutenable suspense ! Il y a si longtemps qu’il est en campagne, l’agité de Beauvau, que cette annonce officielle ne devrait guère soulever de passion. « Ça m’en touche une sans faire bouger l’autre », dirait Chirac. C’est vrai qu’il commence à y avoir urgence pour p’tit Nicolas. La Pimprenelle a pris une bonne longueur d’avance, sa victoire en interne fut aussi nette que spectaculaire, son parti est rangé, bon gré mal gré, en bon ordre derrière elle : tout cela contraste sérieusement avec la cacophonie du camp d’en face. Et puis, même s’il trouve avantage à conserver son portefeuille, le ministre-candidat sera de plus en plus attaqué sur son bilan, qui n’est pas glorieux : même sa police en a ras la casquette des coups de poing dans le vide, des moulinets et des rodomontades, les élections professionnelles viennent de le démontrer. Et l’affaire de l’après match PSG-Tel Aviv, où un flic, semble-t-il en état de légitime défense, a abattu l’agresseur d’un jeune supporter juif dangereusement menacé par la vermine raciste, ne plaide pas en sa faveur : depuis le temps que le club parisien est gangrené par ces quelques dizaines de supporters voyous, parfaitement connus et répertoriés, qu’a donc fait le ministre de l’Intérieur pour régler le problème ?
La candidature de Sarkozy est un non-événement. Mais maintenant, pour lui, il y a urgence.
GACHIS ?
Et pendant ce temps, la gauche de la gauche …
Renoncement de Bové (provisoire ?) annoncé à coup de trompe. Surplace de Marie-George et d’Olivier, chacun campé sur ses positions. Impatience des autres candidats possibles et volontaires (Salesse, Autain, Braouezec …), ultime tentative de mettre Mélenchon sur orbite, dont le nom pourrait peut-être avoir l’aval du PCF et de la LCR (peut-être …) ; et désespérance des dizaines de milliers de militants, qui se pressent aux meetings en tentant d’y croire encore. Que faire ? Les uns proposent un tirage au sort ; les autres lancent l’idée d’une pétition solennelle de quelques noms emblématiques. Redisons-le : ne pas réussir à lancer une candidature commune à tous les courants qui se sont mobilisés dans le « non » de gauche au référendum serait un énorme gâchis. Et cela au moment même où les élections aux Pays-Bas ont montré les perspectives qu’elle ouvrirait pour cette recomposition de la gauche, qu’on attend en France depuis si longtemps. Redisons-le : il faut un nom, et un seul, pour la présidentielle. Peu importe lequel, dans la mesure où ce sera la campagne d’un collectif. J’ai toujours pensé que José Bové, par son engagement militant à la confluence du syndicalisme et de l’écologie et par sa notoriété, y compris internationale, serait le meilleur porte-drapeau. Mais je suis prêt à rallier quiconque d’autre qui ferait consensus.
Pour les candidatures en vrac, ce sera sans moi.
GEMAYEL.
Près d’un quart de siècle (comme le temps passe !) après son oncle Béchir, président fraîchement élu de la république libanaise qui n’eût pas le temps d’entamer son mandat, Pierre Gemayel, ministre de l’industrie, fils d’Amine, l’ancien chef de l’Etat jusqu’ici préservé, est victime à son tour d’un attentat.
D’abord rappeler ce que sont les Gemayel, on aurait tendance à l’oublier : l’une des plus puissantes familles chrétiennes maronites du Liban, un clan politico-militaire d’extrême droite, les Phalanges, fondé par le grand-père dans les années trente sur le modèle du parti nazi. Les milices phalangistes furent, pendant la guerre civile des années soixante-dix, sous la direction de tonton Béchir, le fer de lance de l’élimination physique des Palestiniens et de la gauche arabe, notamment dans le quartier du port de Beyrouth (Quarantina) et dans le camp de Tal al Zataar (4 000 tués), avec la double complicité des Syriens — que les Gemayel avaient appelés en renfort — et des Israéliens — leurs alliés, financeurs et soutiens de toujours ; purification ethnique poursuivie dans les années 80, après l’invasion du Liban par Israël, par les massacres de Sabra et Chatila sous l’œil paterne de Sharon. Le jeune Pierre, loin de rompre avec la tradition familiale, s’est lui-même fait remarquer par quelques déclarations musclées opposant à la racaille musulmane « la supériorité génétique » des chrétiens libanais ; dans sa conception du « Pays du Cèdre », eux (les chrétiens) représentent « la qualité » contre « la quantité » (des musulmans).
C’est ce type-là qu’on vient d’assassiner. Vous ne voulez pas qu’on pleure ?
LA SYRIE, FORCEMENT.
Qui a fait le coup ? La Syrie, forcément ! Le coupable est tout désigné, comme pour l’assassinat de l’ancien Premier ministre Rafic Hariri (le richissime copain de Chirac), ou celui du journaliste Samir Kassir. Tous anti-syriens, pas la peine de chercher midi à quatorze heures.
Soyons clairs : que le régime de Damas, qui n’est pas un parangon de civilité, ait pu être le commanditaire de ces attentats n’aurait rien de très surprenant, en tout cas pour les deux premiers. Qu’il soit le seul coupable possible est tout sauf évident, notamment pour le troisième. Vers « l’Orient compliqué », en particulier au Liban — sans doute le pays le plus « compliqué » de tous — il n’est plus guère permis de voguer « avec des idées simples ». On remarquera que l’assassinat de Pierre Gemayel intervient à un moment où Damas s’applique à multiplier les gestes d’ouverture, notamment sur le dossier irakien : quelle serait alors la logique d’un tel attentat, qui ruine ses efforts pour rentrer dans le jeu diplomatique , qui a intérêt à maintenir la Syrie dans le cercle maudit des « Etats voyous » ? On remarquera que le brillant résultat de l’offensive israélienne de cet été au Liban a été de renforcer le poids et l’aura du Hezbollah, qui mène la vie dure au gouvernement Siniora : qui a intérêt à discréditer, aux yeux des Libanais, un mouvement trop puissant et notoirement pro-syrien ? On remarquera qu’une timide ouverture se fait jour entre Israël et le Hamas (accord de cessez-le-feu, retrait israélien de Gaza, acceptation — du bout des lèvres, mais acceptation quand même — par le principal dirigeant du Hamas d’un Etat israélien « dans les frontières de 1967 ») en même temps que se développe une grande offensive diplomatique américaine dans la région : qui a intérêt à ce que ce (encore très vague) espoir de règlement global tourne court ? Le coup peut donc venir d’à peu près partout : de Syrie, certes, mais aussi de l’intérieur de la mosaïque libanaise, voire des services secrets israéliens ou de quelque officine américaine, allez savoir …
Comme l’écrit Robert Fisk, qui connaît le pays comme sa poche : « Rien ici ne se produit par hasard. Mais tout ce qui se produit n’est jamais comme vous le pensiez en premier lieu … » (1)
DENIS ROBERT
« Malgré les succès judiciaires et les livres, j’ai dû me rendre à cette évidence: je peux difficilement m’en sortir seul. »
Cerné par les procès à répétition et maintenant convoqué par les juges d’Huy et Pons à fin de mise en examen pour recel d’informations dans l’affaire du corbeau de Clearsteam, Denis Robert s’est laissé convaincre par ses amis (notamment les dessinateurs Rémi Malingrëy et Lefred-Thouron) de se faire assister par une association de soutien, qui pourra l’aider à assurer sa défense.
Il va sans dire que nous vous encourageons à y adhérer (2).
DES LIVRES.
—Présidentielle : parce que « la politique est une affaire de jeu avec les mots », le décryptage minutieux, par deux linguistes, des discours, petites phrases, bons mots ou lapsus des principaux candidats à la course à l’Elysée, tels qu’ils se présentaient à nous au tout début de la pré-campagne, de la crise du CPE à l’été (depuis, le paysage s’est éclairci à gauche …). Ce qu’ils disent, et ce qu’on dit d’eux, qui n’est pas le plus triste ! Avec, en prime, une étude fouillée de ce qu’on trouve sur le web les concernant, traduit en mots clés et en courbes. En prime, les petits dessins de Plantu. Instructif et rigolo. (3)
—B.D. : Très original aussi le gros bouquin de Philippe Squarzoni, qui s’attaque à la politique avec l’arme du dessin. Lui aussi raconte en images la campagne présidentielle, au jour le jour. Mais en la replaçant dans le contexte d’un monde qui ne tourne pas rond, d’un marché qui bouzille tout, d’une politique qui démantèle les acquis sociaux, multiplie les lignes de fracture et prend le risque de nous conduire à la guerre civile. Avec la complaisance de médias fascinés, et verrouillés. La politique en dessins réalistes, en noir et blanc. Gonflé, mais réussi. (4)
—Polar : La deuxième enquête, traduite en français, de l’inspecteur principal John Bright, de la brigade criminelle de Kentish Town, dans la banlieue de Londres. Un gars qui paie pas de mine, un flic ordinaire, genre Colombo ou Kurt Wallander, le héros de Mankell, voyez ? Du genre malin, tenace, qui tourne autour du pot sans jamais lâcher la piste. Maureen O’Brien écrit en phrases sèches, sans gras et maîtrise l’art du suspense, des dialogues serrés, aussi bien qu’elle sait décrire les atmosphères poisseuses.
Du très bon polar, à consommer sans modération. On attend le tome 3 ! (5)
B.L.
[Bloc-notes de Politis du 30/11/06]
(1) The Independant, 23/11/06.
(2) http://lesoutien.blogspot.com/
(3) Louis-Jean Calvet, Jean Véronis, Combat pour l’Elysée, paroles de prétendants, Seuil, 207 p., 15 euros.
(4) Philippe Squarzoni, Dol, Les Requins, Marteaux, 285 p., 30 euros.
(5) Maureen O’Brien, A l’inattendu les dieux livrent passage, traduction de Lalla Lenda, HB, 426 p., 22 euros. Même auteur, même inspecteur, même éditeur : Les fleurs sont faciles à tuer.
4 Comments
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toujours un immense plaisir de lire ça le matin …
))) même si on a des raisons parfois d’avoir un peu la gueule de bois …
parfait comme toujours, clair, explicatif.
Comme toi, j’aurais bien aimé la candidature de José Bové et j’attends un unique représentant, pourquoi pas Mélenchon?
merci pour le petit rappel historique libanais.
Par contre j’ai sillonné Nice en long en large et en travers sans trouver un seul exemplaire de Politis
Merci, fidèles lecteurs (et trices) !
Je sais bien, ma bonne Céleste, il n’est pas facile à trouver notre petit canard noyé dans la masse … Il doit bien pourtant y en avoir qques exemplaires à Nice. Mais, comme je l’ai déjà expliqué, nous n’en mettons en place (via les NMPP), qu’un nombre limité d’exemplaires … Because, le coût (y compris la facture des invendus). Maintenant, il y a peut-être un pb particulier du côté de la Baie des Anges, va savoir … Je le signale à Paris.
Mais la meilleure solution, ça reste l’abonnement (désormais possible en ligne sur le site du journal : www.politis.fr ou pour-politis.org) : avec 2000 abonnés de plus, nous sommes à l’équilibre !
le vrai debat est sur
www.segotesbonne.com
et
www.sarkotesbeau.com