Les affinités électives
par monolecte, 5 December 2006
Pour moi qui ait usé mes pantalons dans des labos de recherche, la science en général et la recherche médicale en particulier ne devraient rien avoir à faire avec cet espèce de spectacle grandiloquent et dégoulinant de bons sentiments. Il s’agit là de quelque chose de sérieux qui devrait faire l’objet d’efforts budgétaires considérables et permanents, programmés sur le long terme. Mais voilà encore un secteur dont on a privatisé le fonctionnement imperceptiblement, jusqu’à ce que tout le monde trouve normal qu’une grande messe médiatique serve à financer ça au coup par coup.Et qu’on ne me chante pas la supposé efficience supérieure du privé sur le public, quand on voit les sommes faramineuses qui doivent être dépensées rien qu’en communication et fonctionnement. Qu’on ne me parle pas de l’engagement des labos privés, plus soucieux de développer des médicaments coûteux pour les faux problèmes des très riches consommateurs[1] que de soigner les peuples qui en ont besoin, comme tous ceux qui crèvent du SIDA, faute d’argent ou du palu, parce que leur vie ne vaut même pas les 2€ nécessaires pour les sauver!
Mais voilà, il est plus facile de faire des promesses de don au Téléthon que de se mobiliser pour demander à ce que notre recherche scientifique soit décemment financée par l’argent public, c’est à dire, notre argent!
La charité érigée en mode de gestion de la misère
Il y a presque deux ans, correctement aiguillée par les médias, la foule des généreux donateurs s’est fendue d’un tsunami de dons pour les rescapés d’Asie du Sud-Est. Quel merveilleux élan de générosité dont on n’avait de cesse de chanter les louanges!
Puis, comme prévu, l’intérêt a reflué et malgré quelques petites piqures de rappel, tout le monde s’est bien lavé les mains ensuite de la manière dont ces dons avaient été utilisé et quelle est la proportion d’argent qui a réellement profité à ceux qui en avaient le plus besoin. La catharsis collective avait eu lieu, évacuant les problématiques de fond : sous-développement massif de la région bouffée par le tourisme prédateur des pays riches, problématique de la dette internationale, de la répartition des richesses à l’échelle mondiale qui fait que les coups du sort ont tendance à plutôt tomber sur les pays faiblement développés et à toucher en premier les plus démunis dans les populations exposées.
Et après ce grand élan de solidarité collectif, la traversée du désert humanitaire : rien pour le Darfour, que dalle pour l’ensemble de l’Afrique qui n’en peut plus de crever à nos pieds dans notre indifférence condescendante, pas assez mignons les Pakistanais, pour mériter notre compassion. La lutte contre la misère, la faim et surtout les mécanismes qui les alimentent et dont nous profitons encore assez largement ne devrait pourtant pas passer par la compassion ou la pitié, ne devrait pas être soumise à nos appréciations esthétisantes de la pauvreté qui mérite d’être secourue a contrario de celle que nous écrasons de notre mépris!
Loin de yeux, près du coeur
Qu’il est bon de donner quelques pièces au Téléthon plutôt que de demander une fiscalité spécifique ou une orientation des budgets nationaux vers la recherche médicale. Qu’il est agréable de secourir virtuellement les orphelins de Phuket alors qu’on regarde de travers les petits miséreux de nos périphéries urbaines. Qu’il est facile d’envoyer un chèque aux Restos du Coeur, alors qu’on n’a seulement jamais jeté un regard à celui qui fait la manche en bas de chez soi. Qu’il est confortable de soutenir l’abbé Pierre alors qu’on pétitionne pour ne pas avoir de familles modestes qui s’installent dans le quartier et qu’on applaudit quand des lois écrasent les chômeurs et légitiment la guerre aux plus pauvres.
On vote pour Balkani[2] et on pousse des cris d’horreur devant le mythique RMIste fraudeur. On donne au Téléthon et on pétitionne pour que les enfants différents ne fréquentent pas le même établissement que nos chers petits.
Je crois que le comble de l’indignité charitable avait été atteint lors de l’interview d’un acteur parisien vivant sur l’ïle Saint-Louis, quartier huppé de la capitale, s’il en est.
Il parlait du SDF du quartier, un jeune d’une trentaine d’année qui vivotait sur le parvis de l’église et à qui, de temps à autre, on jetait une petite pièce. L’hiver arriva et ce qui devait arriver arriva : le clodo mourut de froid. Et là, la larme à l’oeil, l’acteur raconte comment tous les habitants du quartier se sont cotisés pour lui offrir les funérailles d’un prince.
Rien que d’y penser, j’en ai encore la nausée. Le pauvre gars valait plus mort que vivant et tout cet argent dépensé en pure perte, en simple consolidation de l’égo de quelques sinistres figures enrubannées de pognon, aurait pu lui servir à peut-être sortir de la misère de son vivant, à lui sauver la vie, pour le moins! mais voilà, sur le plateau de France Inter, personne ne releva la monstruosité de la chose, tout le monde félicita l’acteur de sa générosité.
Un peu comme tout le monde s’est félicité de la grande mansuétude du gouvernement qui a décidé, l’année dernière, d’étendre à un mois l’hébergement d’urgence des SDF qui travaillent. Et oui, 1/3 des SDF travaillent. Et tout ce qu’ils gagnent à travailler, c’est 1 mois d’hébergement d’urgence. Et on applaudit bien fort toute cette générosité qui masque la réalité d’un travail qui ne permet même plus de survivre, d’une politiquement du logement qui assoit les profits des plus riches sur la face de ceux qui cherchent à conserver leur dignité.
Aller, haut les coeurs! Ce soir, on va exhiber ces enfants que le reste de l’année on ne saurait voir, on va se rappeler qu’on peut être aussi grand, bon et généreux et demain, on pourra retourner à nos petites vies médiocres et égoîstes, la conscience tranquille et endormie comme après un “Notre père” et deux “Je vous salue Marie“.
Notes
[1] Il est plus rentable de faire des recherches sur la pillule anti-obésité que sur le palu, qui reste pourtant la première cause de mortalité sur la planète
[2] Lequel a détourné de fortes sommes d’argent public
12 Comments
Comments RSS TrackBack Identifier URI
Leave a comment

eh ben, en colère Agnès !
le telethon d’accord mais plus largement il y a un mouvement bien plus général à mon sens qui tend à culpabiliser les gens sur différents sujet nationaux mais aussi internationaux.
Faire des dons pour des ONG pour aider des populations qui en ont réellement besoin cela est indiscutable mais le resultat est une déresponsabilisation des Etats. En fait en faisant un resumé donner pour un ONG qui aide les habitants d’un pays en guerre c’est cautionner des dictateurs.
Pour le téléthon c’est palier au manquement d’aide de l’état francais à la recherche de même pour la lutte contre le SIDA etc….
C’est quoi le charity bizness sinon un mode de gestion du capitalisme qui privatise les reponsabilites de l’Etat.
Avec a lu Max Weber
Moi je ne donne rien à personne : ceux qui en ont besoin devrait être pris en charge par l’état, et je veux bien payer plus d’impôts pour ça. Mais si on commence avec ce système, la mode étant au désengagement de l’état de tout, ça sera de pire en pire. J’en suis désolé pour tous ceux qui en ont besoin, et je suis bien conscient que c’est facile à dire de là où je suis, mais c’est une question de principe. Et on ne transige pas avec les principes.
oui mais ça marche ce genre de trucs, parce qu’on s ‘arrange pour culpabiliser celui qui ne donne pas, en exposant des enfants malades sous les sunligts des télés
juste avant noel en plus, histoire que l’effet charité chrétienne fonctionne,et bien que la tradition des cadeaux de noel l n’ait abslument rien de chrétien, c’est totalement païen
cela donne bonne conscience ? mouais…….surtout cela donne le sentiment d’une certaine puissance de sa petite personne, de son pouvoir, comme tjs, quand on donne, on se sent tout fier, et si bon
mais monolecte vus ne pouvez rien à cela : l’homme est mauvais, il fait juste semblant d’etre bon et charitable pour avoir la paix
parce qu’effectivement vs avez raison : on est pret à canoniser l’abbé pierre, mais on gueule qd des logements sociaux sont construits à coté de chez soi, etc……
on veut bien que la misère existe ,mais le plus loin possible de chez soi , sinon ça gache l’esthétique dd enotre environnement, t on condescend juste à jeter notre obole
ça c’est pour le quidam
quant au gvt….alors là, il s’en lave les mains
Grise, parce que ni toute blanche, ni toute noire . Agnès est très éloquente et habile à opposer ainsi deux par deux ,le Bien et le Mal, le Beau et le Laid, le Bon et le Mauvais! Bien sûr que je suis globalement d’accord avec toutes les injustices, les horreurs, qu’elle dénonce, mais il est très facile de ne voir que des médiocres et des hypocrites chez tous ceux qui donnent quelque chose à un organisme pour, dit-elle, se donner bonne conscience à peu de frais!!!
Je comprends d’ailleurs fort bien l’opinion de celui qui signe “Un prof”, et pour ma part, donnant à une dizaine d’ONG, je suis peut-être naïve, mais je ne me sens nullement “médiocre” ni “égoïste”, ne considère pas ma vie comme étriquée, et je ne récite jamais de “Pater” ni d’”Ave”, vu que je suis totalement athée, et que le mot “religions” (TOUTES!) me rend malade.
Attention de ne pas tomber dans la caricature, Agnès! (que je ne connais par ailleurs absolment pas!)
Yooooooooooooooooooooooooooooooooooooooooooooo!
il sera plus dur aux vertueux de passer le périph aider son voisin, que d’aller aider l’anonyme au confin du monde, et de préférence au soleil…
Variante,
Ta conscience se portera mieux d’acheter du café max havelaard, et du gel douche fondation ushuaïa pour le bien des générations futures que de supporter de travailler présentement avec un banlieusard qui a encore 10 minutes de retard.
(quelle idée d’avoir 3 heures de transport en commun aussi).
(proverbes de banlieue)
J’ai grandi en banlieue. La misère est bien pratique pour entretenir une main d’oeuvre pas chère, qui nous permet de juguler le coût de la vie. Le prix de ce miracle économique, c’est de laisser pour compte une minorité, et pour se donner bonne conscience, on la montre du doigt comme un repère de “racailles”, “crapules” et autres profiteurs. Minorité, qui loin de ce qui est publié dans les médias, connaît encore (en grande moyenne) le sens du mot solidarité, même si ce n’est qu’au pas de sa porte.
Le téléthon, comme un certain discours écologique, comme un certain discours humanitaire, sont une tartuferie morale. Il est tellement plus valorisant d’expliquer s’attrister sur une grande cause que de s’intéresser au quotidien, et la détresse est tellement plus supportable quand elle ne parle pas notre langue.
Bien vu l’article.
bien vu, bien dit, pareil !
Bah ouais, très bien vu, très bien dit…
Et je voudrais ajouter que ce n’est pas parce qu’on démonte, comme fait Agnès, les mécanismes qui sous-tendent le succès de ces événements médiatiques qu’on veut dénigrer systématiquement celles et ceux qui y participent, aussi, parfois, pour de “bonnes” raisons : les motivations des uns et des autres sont complexes. Cependant, si on ne peut pas forcément reprocher aux donateurs leur manque de sincérité (car certains y croient, bien sûr), on a le droit d’attirer leur attention sur la naïveté de la démarche…
Ca fait des années que je ne donne qu’à Amnesty, parce que c’est la seule organisation qui devrait exister et faire appel aux dons des gens : pour toutes les autres “causes” le financement devrait être public et collectif, seul Amnesty ne peut pas être financé par un Etat.
Ceci dit, j’espère vivement que les dons au Telethon de cette année ne diminueront pas suite à la campagne des curés, qu’ils retournent une bonne fois pour toutes dans leurs églises d’où on ne devrait pas les laisser sortir pour prétendre influencer les masses !
re-telethon…
C’est vrai que le Téléthon peut être agaçant. Ca agace non pas seulement les curés mais aussi Agnès.
Mais elle a l’air de prendre la chose mélangée avec d’autres sujets et elle se…