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Sarkozy et la “prévention” de la délinquance : le hold-up des mots

par Olivier Bonnet, 11 December 2006

La semaine dernière a été votée la loi Sarkozy dite de prévention de la délinquance. Nous avons rencontré l’un des fers de lance de l’opposition à ce texte, le député communiste Michel Vaxès. Il y dénonce la stigmatisation des catégories défavorisées, par une logique de présomption de délinquance, un recul des libertés publiques et finalement des effets contre-productifs : selon lui, loin d’apaiser les tensions, cette loi va au contraire les attiser. Réquisitoire.

michel_vax_s_ANA Port-de-Bouc, petite localité de 17 000 habitants située à 45 Km de Marseille, on vote communiste depuis août 1944. Sinistrée par la fermeture des chantiers navals en 1966, la ville est affligée d’un taux de chômage de 27%. Autant dire que Michel Vaxès n’ignore rien de ce qu’est la détresse sociale : il fut maire de Port-de-Bouc de mai 1990 à juin 2005, date à laquelle il céda son fauteuil à son adjointe, pour se consacrer à son mandat de député. C’est donc à l’assemblée, dont il est membre de la commission des lois, qu’il continue de mener son combat en faveur des déshérités. Voilà pourquoi il s’emporte lorsqu’on évoque la loi de prévention de la délinquance votée mardi dernier à l’assemblée par les députés UMP (et le renfort de deux élus UDF). «Ce texte oblige à signaler au maire les gens dans la difficulté sociale : il y a un amalgame considérable entre cette détresse et la dangerosité, c’est insupportable !», proteste-t-il. «Or l’immense majorité des familles dans la détresse n’est pas potentiellement délinquante». Cette fâcheuse désignation des pauvres comme fauteurs de troubles va de pair avec celle des malades mentaux : «comment peut-on faire figurer dans une loi de prévention de la délinquance des dispositions sur l’internement d’office ?», s’interroge le député communiste. «Ce sont des malades, pas des délinquants ! Qu’il y ait des délinquants qui présentent des troubles psychiques, c’est l’évidence. Mais cela n’autorise pas à faire de tout malade mental un délinquant.» Une stigmatisation qui est au cœur de la logique du texte : «On peut s’interroger sur l’adéquation entre le titre de la loi et son contenu, observe-t-il. Il ne s’agit pas d’un texte de prévention mais d’un texte de présomption de délinquance et de répression. Sa philosophie est de surveiller et de punir.»

Une loi électoraliste et contre-productiveboulet_de_bagnard

Michel Vaxès serait-il coupable d’angélisme ? «Il faut punir quand c’est nécessaire, se défend-il. Mais pour être positive, la sanction doit prendre place dans une perspective éducative, apparaître comme juste. L’objectif doit être la réinsertion, la sanction n’est pas une fin en elle-même. L’éducation (l’aide sociale) et la sanction doivent donc aller de pair. L’état des prisons aujourd’hui est scandaleux ! Les jeunes en sortent en professionnels du crime.» En somme, au lieu de durcir les sanctions et d’incarcérer toujours davantage, la priorité serait plutôt de s’attaquer à la pénurie de moyens qui empêche les prisons de préparer la réinsertion… Ce qui n’est pas la voie choisie par Sarkozy, déplore le député des Bouches-du-Rhône. Il dénonce en outre les effets contre-productifs de cette loi : «les travailleurs sociaux sont sommés de livrer au maire des informations sur les populations dont ils s’occupent. La confidentialité n’existe plus, c’est un recul des libertés publiques. Les familles vont hésiter à se confier aux travailleurs sociaux. Au lieu de les aider à sortir de leurs difficultés, on leur complique la tâche ! Quand elles sont déjà mal logées, entassées, avec des parents chômeurs en échec social et des enfants en échec scolaire… Cette loi crée les conditions de la stigmatisation : on ajoute encore à leur souffrance. Dans quelle perspective s’installe-t-on là ? Est-elle vraiment curative ?» Inutile de préciser que Michel Vaxès en doute… Il pointe enfin un autre effet pervers : «ce texte renvoie à la responsabilité des maires ce que devrait assumer l’Etat, sans leur en donner les moyens. On veut les faire s’investir de la pire des façons, dans le rôle du grand méchant loup, au lieu du médiateur à l’écoute de sa population. C’est la conception à l’américaine du maire shérif, qui gomme définitivement la dimension préventive.» Le texte est pourtant intitulé “prévention” de la délinquance, comme la loi qui entendait entre autres créer le CPE se nommait “égalité des chances“… «C’est un hold-up permanent des mots et des concepts qu’ils recouvrent pour leur faire dire le contraire !», s’insurge Michel Vaxès. On met un contenu en opposition avec l’affichage. C’est une posture électoraliste qui n’affronte pas les problèmes de la société.» L’électorat sera-t-il dupe ?

En complément…

Politique à domicile

«Quand on permet à nos concitoyens de pénétrer le champ politique, ils le font !» : c’est à partir de cette intuition que Michel Vaxès a initié, à Port-de-Bouc, l’opération Politique à domicile, au moment du référendum sur le Traité Constitutionnel Européen. En quoi cela consiste-t-il ? Les gens sont invités à organiser chez eux des débats et le député se rend disponible pour y assister s’ils le souhaitent. «Ce sont des rencontres dans une ambiance conviviale, qui favorisent l’appropriation du fait politique par les citoyens», se félicite-t-il. Une initiative originale et exemplaire, dont nombre d’élus de “la France d’en haut” feraient bien de s’inspirer, s’ils veulent combler le fossé entre les citoyens et leurs représentants et réconcilier les Français avec la politique…

2 Comments

  1. Comment by bituur esztreym on 11 December 2006 17:36

    une étude menée par des chercheurs universitaires britanniques, dont l’un ex directeur d’institut de criminologie (des comiques, quoi) qui semble fort sérieuse, très premier degré, (voire.. limite chiante ? pas sexy en tout cas, pas vendeur en temps de “débat d’idées” et de campagne, tant la “grâânde” presse s’en fit peu écho…) tend à établir de manière assez solide et robuste une corrélation forte de nature inversement proportionnelle entre protection sociale et prison : plus il y a de protection sociale, moins il y a de prison, et vice versa.
    ça marche en comparant entre Etats américains, de même qu’au cours du temps, de même qu’en comparaisons internationales.
    hein ? c’est fou ?

    trouvé sur le blog éconoclaste ( http://econoclaste.org.free.fr/dotclear/index.php/?2006/11/23/674 ), voici d’ailleurs le premier paragraphe du billet d’Alexandre Delaigue :
    On attribue à l’économiste Robert Solow l’aphorisme suivant : “la prison, c’est l’allocation chômage américaine”. Cette phrase trouve un fondement empirique avec une récente étude, citée par Mark Thoma à partir d’un article du Guardian, qui montre qu’il existe une corrélation inverse, significative, et sur une période longue, entre taux d’emprisonnement et niveau de protection sociale. En clair : plus le taux d’emprisonnement est fort, plus le niveau de protection sociale est faible, et inversement.

    l’étude : Welfare and punishment - The relationship between welfare spending and imprisonment by Professor David Downes and Dr Kirstine Hansen http://www.crimeandsociety.org.uk/opus208/WelfareandPunishmentembargo.pdf

  2. Comment by Olivier Bonnet on 11 December 2006 23:03

    Magnifique !
    Merci, biture extrême.

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