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Ca change fort (et ça craint grave)

par Jean Véronis, 13 December 2006

Vous avez certainement vu la première affiche de campagne de Ségolène Royal, avec ce slogan étonnant : Pour que ça change fort. Son adversaire adoucit les mots, s’offrant un (adjectif) tranquillisant. Elle, les durcit… Cette campagne électorale sera décidément une campagne intéressante pour le linguiste ! Les uns et les autres se piquent des mots, se renvoient des formules, et s’en amusent manifestement dans une espèce de tango linguistico-médiatique, fait, comme la danse du même nom, de codes subtils et de figures improvisées. Seule différence, cette danse-là ne finira sans doute pas par un abrazo final : je doute que les protagonistes s’enlacent langoureusement le soir du 22 avril.

Changer fort. Il y a quelque chose d’insolite et de légèrement dérangeant dans cette expression, ne trouvez-vous pas ? On ne sait pas trop si on est dans le parler «djeunz» ou dans la faute de français (non, pitié, ne vous jetez pas sur les commentaires pour dire que c’est la même chose !). Pourtant, que peut-on réellement reprocher dans cet accouplement d’un adverbe et d’un verbe ? Fort est parfaitement légitime comme adverbe d’intensité : il pleut fort, je crie fort, tu frappes fort… Ces phrases ne nous choquent pas, et semblent même être parmi les plus familières du français. D’où vient alors ce curieux malaise que provoque le changement fort ?

On entre ici dans les zones d’ombre de la grammaire et du lexique, que les linguistes ont à vrai dire fort peu étudiées. Certains mots ont des affinités avec d’autres, des préférences… Violer ces liaisons privilégiées ne conduit pas à la faute, mais à l’étrangeté — une étrangeté qui peut parfois être créative, les meilleurs auteurs l’ont exploitée. Le phénomène s’appelle collocation (rien à voir avec le partage d’appartements entre étudiants, encore que là aussi, probablement, les affinités soient importantes).

Je n’essaierai pas de vous en donner une définition précise. Je serais bien en peine : il y en a autant que de linguistes, et honnêtement, aucune ne tient vraiment la route. Prenons plutôt quelques exemples. Continuons avec l’expression de l’intensité, puisque nous y sommes, mais n’importe quel autre secteur du langage pourrait faire l’affaire. En français, on parle communément de fortes pluies, de vents violents, de grands fumeurs, de lourds bilans, de gros rhumes ou de cafés corsés. Ces expressions coulent dans nos oreilles comme un ruisseau calme dans un pré… Sauf qu’elles sont parfaitement arbitraires. En anglais, les pluies, les bilans et les fumeurs sont lourds (heavy rain, heavy smoker, heavy toll), les vents et les cafés sont forts (strong wind, strong coffee) et les rhumes mauvais (bad cold). Rien n’interdit vraiment en français d’avoir de lourdes pluies, de gros vents ou des cafés violents, mais on entre dans un zone floue, qui va du légèrement étrange à l’insolite, et conduit parfois même au contre-sens : les fumeurs peuvent être lourds ou violents, mais c’est probablement une autre histoire. Ces collocations font partie de la compétence linguistique que nos acquérons très tôt dans notre enfance, sans que jamais on nous l’apprenne, un peu comme le genre des mots : le soleil et la lune, le changement et la rupture. Voilà, c’est comme ça. Les dictionnaires (français du moins, sauf rare exception) n’en donnent pas le répertoire. Pourtant, c’est une des zones de difficulté majeure pour les apprenants d’une langue. Vous en avez peut-être vous-même fait la cuisante expérience. Les mauvaises associations provoquent généralement l’incompréhension chez vos interlocuteurs à l’étranger, quand ce n’est pas l’hilarité.

Alors, changer fort, pourquoi pas ? La collocation standard en français est changement radical… Mais bon, Pour que ça change radicalement, je reconnais que ça ne marche pas fort du point de vue de la com. Et puis, les mauvais plaisantins se moqueraient aussitôt du radical… socialiste !

Pourquoi pas, donc ? La politique a le droit de faire de la poésie. Mais un changement fort, c’est proche d’une rupture tranquille, non ? Vous croyez qu’on va s’y retrouver ?

En tous cas, chez les agences de com, ça rame sec en ce moment (ou ça pédale dur, comme vous voulez), et ça craint grave.

11 Comments

  1. Comment by alex on 13 December 2006 12:41

    nan je trouve ça pas mal moi comme slogan
    jvous trouve un peu démago sur ce coup

  2. Comment by céleste on 13 December 2006 13:57

    effectivement bien dans la lignée de la ruture tranquille, en moins bon, à mon avis.
    plus long, et parce qu’étrange, plus difficile à mémoriser.

    et dire que des spécialistes de la com ont peut être passé des heures pour pondre un truc pareil!

    bon en plus j’enseigne le français en italie. les italiens se mélangent déjà les pinceaux avec l’usage des adverbes, très et beaucoup sont pour eux de véritables pièges, et avec les fameuses zones d’ombre, alors sur ce slogan là, j’espère qu’aucun élève ne va demander le pourquoi du comment

  3. Comment by desintegre on 13 December 2006 15:05

    bière : - faut que ça change
    rosé : - changer quoi?
    bière : - je sais pas faut que ça change, et fort
    rosé : - ouais le système, y va pas bien
    bière : - faut qu’on le change, je sais pas comment mais y faut
    rosé : - ouais du moment que ça change
    bière : - ça fera du changement

    et si c’était nous qui changions notre envie de changement contre un changement d’envie?

  4. Comment by desintegre on 13 December 2006 15:07

    - ça va Ségolène?
    - ça va fort!

  5. Comment by Jean Véronis on 13 December 2006 15:07

    Désirs de changement? Ou changement de désirs…

  6. Comment by desintegre on 13 December 2006 15:45

    oui quelquechose comme ça, entre susciter l’envie et créer du désir
    cela n’a rien à voir avec cette mécanique du “changement” ou de la “rupture”
    mécanique, car après tout “changer de régime” n’est pas changer de moteur, de véhicule ou de pilote
    le désir de changement est l’illusion que le personnel politique peut possèder une nouvelle sorte de permis de conduire, sur un nouveau type de véhicule, pour passez à travers champs
    une sorte de “4X4″ (aïe!), non… une Politique Tout Chemin?

  7. Comment by lesyeux on 14 December 2006 18:08

    mais ces mots ou ces expressions ont-’ils vraiment un sens, un fond ? ou bien n’est-ce que pure forme, vide de sens
    qui voudraient nous faire prendre des vessies pour des lanternes
    lorsque j’entends ce genre de formulation, cela ne m’évoque strictement RIEN
    que ce soit ‘ordre juste’ ordre régional’ (c’est le dernier) “que ça change fort’ ‘la rupture tranquille’ ‘la vie chère’ etc……tous ces mots assénés , répétés, jusqu’à l’obsession, sont vides
    c’est de l’emballage à ficher en l’air comme les cartons autour des yaourts

    même en étant fortiche en concision aucun mot ni formule ne peut résumer la politique de royal en l’occurrence…. ; ))

  8. Comment by desintegre on 14 December 2006 19:59

    je suis tout à fait d’accord
    en campagne politique conventionnelle les mots engagent-ils encore à quelquechose?
    les communications (politiques) voilent la complexité pour acquérir plus de visibilité, c’est tout

  9. Comment by adrien on 15 December 2006 3:03

    Ce n’est qu’un slogan et evidemment cela n’engage pas à grand chose son expediteur…
    La démocratie soumise à la communication politique est une véritable escrocrie.
    Nous payons pour supporter cette mascarade (pensez au prix de ces campagnes)
    Le seul fait d’analyser un slogan c’est accepter de fait ce marketing politique…
    Donc au delà de l’aspect ludique et linguistique (bel effort cependant) accepter de se faire piéger dans un jeu ou la réalité est évacuée au profit d’une promesse la plus floue possible…

  10. Comment by desintegre on 15 December 2006 11:50

    l’analyse n’est qu’un passage vers une conscience plus vive

  11. Comment by Michaelski on 21 December 2006 19:13

    Belle analyse :)

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