MORT D’ UN SALAUD EMBLEMATIQUE
par Bernard Langlois, 13 December 2006
LE BOUFFON SANGLANT.
Ce type avait un nom de marionnette. Un mixte de Pinocchio et de Triboulet, le bouffon de François Ier. En plus, il se prénommait Auguste ! Dans ses uniformes d’apparat, sous la casquette et les lunettes noires (pourquoi les dictateurs aiment-ils tant les lunettes noires ? Pinochet a lui-même fourni la réponse … (1)) , on aurait pu le prendre pour un général d’opérette, échappé de La grande-duchesse de Gérolstein. Mais si Pinochet était bien un bouffon, c’était un bouffon sanglant. S’il était bien une marionnette, c’était une marionnette criminelle et tortionnaire.
Augusto Pinochet est mort, à 91 ans. Qu’il grille en enfer !
Ce salaud emblématique fut le bourreau du peuple chilien, le principal responsable de l’assassinat, de la disparition, de l’emprisonnement et de la torture de milliers d’hommes et de femmes, ses concitoyens ; de l’exil de centaines de milliers d’autres, qui ne doivent la vie sauve qu’au fait d’avoir pu s’échapper à temps. Il est l’étrangleur de la démocratie chilienne qui, en toute régularité, avait choisi de vivre depuis trois ans (1970-1973) une expérience inédite de gouvernement d’unité populaire, sous la présidence du socialiste Salvador Allende, lequel préféra mourir dans son palais assiégé, à son poste, plutôt que de se rendre aux félons. En ce jour où l’ordure galonnée rend son âme noire au diable — à supposer qu’il y en ait un, à supposer qu’il en ait eu une —, c’est d’abord à lui qu’on pense, Allende, ce grand bonhomme, bon homme, qui restera dans l’histoire du Chili et de l’Amérique latine comme un défricheur d’une voie socialiste et démocratique, soucieuse de rendre au peuple sa dignité, la maîtrise de son destin, le contrôle et la jouissance de ses richesses : Salvador Allende, face lumineuse d’un pays martyr dont Pinochet fut la noire figure.
Entre ici, Augusto Pinochet, dans ce trou où grouillent cafards et scolopendres, dans la poubelle de l’Histoire, ce Panthéon des salopards.
LE PLUS CON.
Pinochet, c’était d’abord un médiocre, un nullard.
Ce fils de militaire, né en 1915 à Valparaiso, aux lointaines origines françaises (famille immigrée au XVIIIè siècle : hélas, nous n’avons pas donné au monde que les Lumières !) avait du s’y prendre à trois fois pour intégrer l’Ecole militaire. Médiocre carrière, déjà marquée par une vocation de garde-chiourme : le plus haut fait d’armes du capitaine Pinochet fut d’avoir commandé, dans le nord du Chili, le camp d’Iquique, où le régime Videla (2) avait enfermé les dirigeants communistes. Il gravit les échelons, à l’ancienneté, et devient général au moment où, ironie de l’Histoire, Allende accède à La Moneda (septembre 1970). L’armée chilienne, fait plutôt rare dans la région, n’a pas de tradition putschiste. Les dirigeants de l’Unité populaire, Allende le premier, ne se méfient pas d’elle ; d’autant moins que son commandant en chef, le général Carlos Prats, se montre parfaitement loyal au pouvoir civil (3). C’est pourtant au sein de l’armée que se fomente le complot, en étroite liaison avec Washington (Nixon, à propos d’Allende : « Il faut écraser au plus tôt ce fils de pute ! ») en même temps que les services secrets américains et l’argent des multinationales (ITT, notamment) s’emploient à déstabiliser le pays (blocus économique, grève des camionneurs …). Prats fait échec à un premier coup d’Etat en juin 73, mais est contraint à la démission par ses pairs ; Pinochet lui succède : la deuxième tentative sera la bonne. Ce sera le putsch du 11 septembre 1973, dont le vrai organisateur est, selon les historiens, l’amiral Jose Merino, flanqué de deux autres brutes étoilées, le général Leigh (commandant l’aviation), qui fit bombarder La Moneda et le général César Mendoza, patron des carabiniers (tous trois morts depuis). C’est Pinochet qui sera choisi pour prendre la tête de la junte.
Parce qu’il était le plus con ?
UN VIETNAM SILENCIEUX.
Le plus docile, en tout cas. Oui, bien une marionnette, un pantin, dont on tirait les fils, via l’ambassade américaine, dans les bureaux de l’administration et des services yankees, ceux des bourses de New-York et Chicago, ceux des grandes firmes à qui les télés, vous savez ?, vendent nos « parts de cerveau disponibles » …
Lucide, le bon docteur Allende savait bien à qui il avait à faire. En témoigne ce discours, prononcé en décembre 1972, à la tribune de l’O.N.U. A relire et à méditer :
« Le drame de ma patrie est celui d’un Vietnam silencieux. Il n’y a pas de troupes d’occupation ni d’avions dans le ciel du Chili. Mais nous affrontons un blocus économique et nous sommes privés de crédits par les organismes de financement internationaux. Nous sommes face à un véritable conflit entre les multinationales et les Etats. Ceux-ci ne sont plus maîtres de leurs décisions fondamentales, politiques, économiques et militaires à cause des multinationales qui ne dépendent d’aucun Etat. Elles opèrent sans assumer leurs responsabilités et ne sont contrôlées par aucun parlement ni aucune instance représentative de l’intérêt général. En un mot, c’est la structure politique du monde qui est ébranlée. Les grandes entreprises multinationales nuisent aux intérêts des pays en voie de développement. Leurs activités asservissantes et incontrôlées nuisent aussi aux pays industrialisés où elles s’installent. Notre confiance en nous-mêmes renforce notre foi dans les grandes valeurs de l’humanité et nous assure que ces valeurs doivent prévaloir. Elles ne pourront être détruites ! »
1972 : on commençait tout juste à parler de « mondialisation » …
LA DOCTRINE DE MONROE.
Dès l’époque d’Allende, en effet, l’hydre étendait ses tentacules. Sous la protection musclée et avec la bénédiction paterne de « la plus grande démocratie du monde ».
Et le trop long règne de Pinochet 1er (il ne finira par céder le pouvoir qu’en 1990, après s’être bien gavé de dollars) fut aussi celle de la « dérégulation ». Le Chili sous la botte devint le laboratoire idéal de la mise en application des théories ultra-libérales de « l’école de Chicago » et de son gourou, Milton Friedman, qui tendent à s’appliquer aujourd’hui à toute la planète : déréglementation sociale, bradage des services publics, rentabilisation maximale des capitaux, multiplication des poches de pauvreté, des chômeurs, des exclus, des sans logis, des travailleurs pauvres. Il fut aussi le lieu de la décimation de toute une génération de militants politiques et syndicaux, comme ce fut aussi le cas en Argentine, au Brésil, en Uruguay, partout où, en Amérique latine ou dans le monde, des peuples relèvent la tête et tentent de secouer le joug. L’Amérique latine est aujourd’hui sortie de sa longue nuit, une nouvelle génération a relevé le gant, repris le combat contre l’hydre : sous des formes diverses, selon les pays. N’ayons aucune illusion, l’Empire va contre-attaquer, contre-attaque déjà, avec les mêmes méthodes ; et trouvera et trouve déjà partout ses alliés habituels : les bourgeoisies compradores et les éléments factieux des forces armées. Brésil ou Chili ne gênent guère, pour le moment, qui, dirigés par des socialistes tempérés, se comportent en « gérants loyaux du capitalisme », comme disait Blum. Déjà plus inquiétant, le Nicaragua, pour la charge symbolique que représente la victoire d’Ortega, même s’il n’a plus grand-chose à voir avec le sandinisme originel ; ou l’Argentine de Kirchner, dans l’ambiguïté de son « péronisme de gauche » ; ou encore, ce Mexique en pleine ébullition. Mais les vraies « dangereux », outre Cuba, toujours, sont la Bolivie de Morales et plus encore le Venezuela de Chavez, avec sa révolution bolivarienne contagieuse en diable … Les Etats-Unis d’Amérique n’ont jamais admis le « désordre » dans leur « arrière-cour », appliquant sans faiblesse la fameuse doctrine de Monroe (James, pas Marilyn), qu’on peut résumer ainsi : « L ‘Amérique aux Américains. » (4)
C’est en application de cette « doctrine » que les Etats-Unis sont intervenus de multiples fois, directement et indirectement, dans les affaires intérieures des Etats d’Amérique centrale et latine ; et qu’ils continueront de le faire. Autant le savoir. Mais les peuples américains ont une chance historique : grâce à Bush et aux néos-cons, la doctrine de Monroe s’applique aujourd’hui au monde entier. Et l’Empire s’est empêtré dans les aventures orientales, ce qui nuit un peu à son efficacité dans sa sphère d’influence immédiate. Puissent-ils en profiter pour avancer hardiment ; sans jamais oublier la leçon du Chili.
SOUVENIRS.
Qu’on me permette, pour finir, quelques souvenirs personnels, qui illustrent le choc que provoqua, partout — et ici en France — le putsch chilien.
— D’abord, le bureau de Mitterrand, Cité Malherbes, en 1972. Pièce austère et pas gaie, il ne devait pas y venir souvent. Il se sentait en situation d’être élu deux ans plus tard, en 74, et il scrutait de près la situation chilienne, si comparable à la sienne (Unité populaire, Programme commun, dans les deux cas, alliance PC-PS). Craignait-il quelque issue fatale, là-bas, et peut-être ici ? En tout cas, il y pensait sûrement. Sur un des murs, presque nus, une grande photo de Salvador Allende. Mitterrand mourant, mitraillette à la main dans l’Elysée bombardé ? Pourquoi pas, après tout ?
— Michel Rocard (alors secrétaire national du PSU), nous disant, retour d’un voyage au Chili, déjà en plein déstabilisation : « Il n’y aura pas de putsch, l’armée est loyaliste ». C’était quelques semaines avant, et c’était l’opinion à peu près générale. Rétrospectivement, ça m’a rappelé les responsables et militants communistes tchécoslovaques rencontrés à Prague en juillet 68 : « Les soviétiques sont nos amis, ils nous ont libérés du nazisme, jamais ils n’enverront les chars. » J’étais un tout jeune journaliste fort naïf, j’y ai cru. Un mois plus tard, les chars venaient écraser le Printemps de Prague.
— 11 septembre 1973. En pleine grève des Lip (« ils occupent, ils produisent, ils vendent »). Des nuées de journalistes se sont abattues sur Besançon. Nous nous retrouvons, le matin, à quelques-uns, devant l’hôtel où sont nos pénates. Nous venons d’apprendre la nouvelle du putsch sur nos radios. Sidération générale. L’un de nous pleure à chaudes larmes : Bernard Guetta.
GOLLNISCH.
Un mot enfin à l’adresse de ceux qui pensent que le Front national a changé, qu’il est devenu plus « fréquentable » (hein, Dieudonné, hein Soral ?).
Commentaire de Bruno Gollnisch : « Quoi que l’on en dise, le général Pinochet restera dans l’histoire comme celui qui, mandaté par la majorité du Parlement chilien et par le tribunal constitutionnel de son pays, a sauvé du communisme, non seulement le Chili, mais sans doute toute l’Amérique latine. »
Mon bon Gollnisch ! Tout est toujours à refaire, hein ?
B.L.
(1) Il s’en est expliqué dans un livre d’entretiens paru en 1999 : « Le mensonge se découvre à travers les yeux ; j’ai menti plusieurs fois … » (!)
(2) Gabriel Gonzales Videla, un homonyme du dictateur argentin, président de la république chilienne de 1946 à 1952, en pleine guerre froide.
(3) En exil en Argentine après le putsch, Prats sera assassiné avec sa femme à Buenos-Aires par un commando chilien, cornaqué par un agent de la CIA, Michaël Townley, dans le cadre de l’Opération Condor.
(4) James Monroe, cinquième président des Etats-Unis (républicain), il exerça deux mandats, de 1817 à 1825. Sa « doctrine » visait à faire de l’Amérique la chasse gardée des USA, interdite aux influences étrangères, en particulier européennes : « Nous considérons que toute tentative de l’Europe en vue d’étendre son système à quelque fraction que ce soit de cet hémisphère serait dangereux pour notre paix et notre sécurité. » Elle se compléta par la suite de l’affirmation d’un droit d’intervention militaire permanent « pour assurer à nos marchandises et à nos capitalistes toutes facilités pour des investissements profitables. » (président William H. Taft, 1912). Vous avez dit « impérialisme » ?
[Bloc-Notes de Politis n°930, jeudi 14/12/06]
10 Comments
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merci Bernard pour cet article.
Je me souviens du putsch, de la mort d’Allende, et à chaque fois je ressens comme un coup dans l’estomac
mais il était bien difficile alors de comprendre que c’était une des premières manifestations de l’installation de l’ultra libéralisme.
et pourtant, plus de trente ans après, marqués par les ravages de l’expansion de l’empire américain, il y encore des “intellos” français pour soutenir les thèses de l’ultra libéralisme.
Il n’est de pire aveugle que qui ne veut voir
c’est une vision binaire de l’histoire contemporaine !
loin de moi l’idée de defendre le dictateur Pinochet ,mais fut il plus sanglant qu’un Ho chi Minh ou un Staline ….c’est dans cette mesure qu’il faut considerer cela , autrement on reste confortablement installé dans une posture franco- française comme celle de Mitterand s’entretenant avec un Pasqua ,reconstituant de celebres bataillons parachutistes a destinations africaines ,tout en admirant Allende tout les matins .
les protagonistes formateurs de l’ecole francaise des ameriques ont ils ete inquietés en quoique ce soit sous Mitterand , qui leurs avaient deja d’ailleurs voté les pleins pouvoirs en algerie .
les tortionnaires de Pinochet ont beneficies de formation heritées du premier conflit indochinois ou l’armée francaise bien en peine avec sa doctrine emplie des conventions de geneve a appris du vietminh ;les normes de ce qu’on appeleraient plus tard la doctrine de la guerre moderne dont le chili fut effectivement un laboratoire effrayant .
il faut se placer dans ce contexe la au dela de l’affectif et de l’emotion face a la barbarie ordinaire pour comprendre l’incroyable division du peuple Chilien aujourd’hui , on peut etre criminel de guerre et heros dans son pays ,l’exemple yougoslave est plein de ces exemples la .
que la main du liberalisme imperialiste et celle du socialisme aient impregnés ce qui etait d’abord une guerre civile avec de gens persuadés d’avoir raison et prets a tout pour vivre un projet de societé est indeniable mais n’est pas le fond de ce qui a ete avant tout un conflit .
sans rentrer pour ma part dans la vision d’un Golnish qui est aussi partiale parce qu’ideologique au meme niveau que celle d’un gauchiste …..il faut sortir de cette vision binaire et manicheenne , tout en considerant que la plupart des victimes de ce putch n’etaient pas des combattants ,ni des resistants mais pour la plupart des civils innocents ,c’est une des données qui pourraient classifier en genocide ces evenements ,ainsi que l’enlevement des bebes qui ramenent a des considerations que l’on connait sur des conflits plus recents .. pour considerer la problematique de la societé Chilienne d’aujourd’hui .
C’est vrai que t’es un peu binaire, Bernard, face au fascisme.
;-D
Pinochet va mieux, il est mort.
http://www.arteradio.com/wai/son.do?num=23951
Et d’accord avec la vision très binaire de Bernard Langlois : il a bien deux yeux, grands ouverts, et ne se prive pas de regarder sans baisser la tête…
Pinochet est mort certes ..mais dans son lit loin des souffrances dont il fut le porte drapeau !
Ce qui fait de tout ca , une histoire qu’il sera bien difficile pour un professeur a expliquer a ses eleves ..a moins de s’en tenir comme pour la guerre d’Algerie au strict consensus du manuel d’histoire !
ca restera donc “binaire” malheureusement , dommage pour les” leçons” de l’histoire !
Serge Moati : “Une réaction, face à la mort de Pïnochet?”
Nicolas Sarkozy : “Aucune”
L’explication, l’inconscient de Sarkozy : http://www.les4verites.com/les4verites/lesnumeros/4verites194.htm#d
ouah ,y a des gens qui arrivent a lire des conneries pareilles sans etre pliés de rire !
et encore ,moi j’arrive a en rire parce que je suis francais ,pas chilien bien qu’il me semble que d’apres la discussion que j’ eu autrefois dans un avion avec des Chiliens de droite ….eux aussi se seraient marrés a la lecture d’un tel ouvrage !!!
enfin merci pour le lien ,je pensais pas qu’on pouvait inpunément se repandre dans de telles contreverités …rien que pour la suberbe reussite economique Chilienne de l’apres putch ,plutot se tourner vers le dernier “Marianne ” qui dedie un tres bon article a ce sujet !
alors evidement ,si c’est ca ,l’insconcient de Sarkozy …y a de quoi etre inquiet !!!!
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