DU SUICIDE DES BALEINES …
par Bernard Langlois, 20 December 2006
On sait que, pour des raisons obscures, les baleines parfois se suicident. On les retrouve, agonisantes, échouées sur quelque grève, offrant leur corps obèse à la curiosité des foules ébaubies : que la baleine est triste à voir sur la plage où elle vient mourir (je sais : le « suicide » des baleines a sans doute plus à voir avec le réchauffement climatique qu’avec un supposé désespoir ; cet anthropomorphisme n’est venu sous ma plume que pour faire image …) !
Ainsi, comme la baleine, le Parti communiste français a choisi de se suicider. Et il entraîne, dans sa disparition programmée, celle des espoirs nés d’un rassemblement d’une gauche radicale capable de peser dans le débat de la présidentielle.
Une consultation de la dernière chance est certes prévue, ce mercredi, où l’on demandera aux militants communistes de confirmer ou d’infirmer la candidature de Marie George Buffet. Le résultat sera connu en fin de semaine : il ne fait guère de doute. Les rénovateurs du parti, et avec eux nombre de militants connus et inconnus, se seront battus jusqu’au bout pour tenter d’éviter cette issue fatale, en vain. Avec un indéniable talent et des accents de sincérité à vous arracher des larmes, la Secrétaire générale aura jusqu’au bout, sur toutes les tribunes, à tous les micros, affirmé sa volonté d’accoucher enfin de ce rassemblement unitaire antilibéral dont elle proposait, modestement, d’être le porte-drapeau ; tout en sachant fort bien qu’il ne pouvait en être ainsi, que jamais la diversité des composantes du dit rassemblement ne pourrait s’accommoder d’une candidature issue d’un parti — fût-il majoritaire et le partenaire le plus puissant : parce qu’il est le plus puissant et majoritaire ; et encore moins que cette candidature soit celle de la « patronne » de ce parti. Double langage, adossé à de savantes manœuvres de manipulation des comités de base, où des militants encartés et soigneusement conditionnés, surgis de nulle part, sont venus dans la dernière ligne droite voter au canon pour la seule candidate possible aux yeux de l’appareil : Marie George. Restait, en toute candeur, à tirer la leçon d’un apparent bon sens : « La démocratie a parlé, les comités m’ont désigné, qu’y puis-je ? » Dans une ultime concession illusoire, on va donc faire revoter le parti, qui confirmera la vox populi. Puis, parenthèse refermée, le PCF entrera en campagne ; et les comités chercheront à sauver ce qui peut l’être : pas grand-chose en l’occurrence. Pour l’immédiat de la présidentielle.
Pèse toujours cette vieille fatalité sur tous les efforts de recomposition d’une gauche française digne de ce nom : on ne peut rien faire sans le PCF ; mais on ne peut rien faire non plus avec lui. Rideau.
LEÇONS.
La période qui se clôt ainsi (provisoirement), née dans l’euphorie de la campagne unitaire du référendum et de la victoire du non, qui est apparue porteuse de tous les espoirs, est riche d’enseignements.
— Et d’abord, le succès des rassemblements unitaires : les grands meetings, les salles bourrées de monde et d’enthousiasmes ; les débats passionnés des collectifs, in vivo et sur le net ; les acquis programmatiques de cette période militante très riche. Tout cela est engrangé et ne sera pas perdu — même si c’est rapé pour la présidentielle (le rendez-vous le plus difficile par nature), suivent des législatives, des municipales …
— Ensuite, le grand trouble qui agite le PCF : la ligne imposée par l’appareil est très loin de passer comme une lettre à la poste. En témoignent notamment les démissions de Zarka, Martelli et quelques autres du Comité exécutif, qui dénoncent « les réflexes régressifs resurgis à l’intérieur du parti (qui) mettent en cause l’unité des communistes » ; ou encore, la lettre de quelques vieux « historiques » (Séguy, Sève, Ralite, Mazauric, Simon), appelant leurs camarades à ne pas se bloquer sur la candidature Buffet et à « assurer autrement, à moindres risques, la tenue du cap décidé en commun » ; et les nombreuses pétitions, adresses, messages surgis de partout. À l’inverse, de vieux relents de stalinisme remontent aussi des profondeurs, comme l’accusation d’anticommunisme (envers ceux qui ne sont pas au PC) ou de traîtrise (pour ceux qui y sont) à l’adresse des réfractaires à la ligne juste : l’illustre bien la pitoyable polémique autour de la couverture du mensuel Regards (une représentation de la Scène, où les visages des différents acteurs du rassemblement unitaire figurent sur les corps des apôtres, et où, « par intention maligne, par dénigrement », assurent les partisans de la Secrétaire générale, la frimousse de Marie George a été placée sur le corps de Judas ! Shame and scandal in the family !) (1). Il sera difficile de mobiliser pour une campagne communiste pur sucre … En fait, une majorité de communistes n’ont pas encore compris ce qu’il y aurait eu à gagner — y compris pour leur parti, le plus fort et le plus organisé des partenaires du « rassemblement unitaire » —, à renoncer au passage en force : sans rêver tout debout à une présence au second tour, un probable score à deux chiffres à la présidentielle aurait créé une position de force, oubliée depuis bien longtemps, pour peser sur la candidate socialiste (qu’il faudra bien soutenir in fine si l’on veut éviter cinq ans de sarkozisme) et la possibilité de belles victoires aux législatives qui suivront, en concurrence avec le PS — et non plus en venant lui manger dans les mains pour s’assurer quelques bastions, comme c’est devenu la règle. C’eût été un choix stratégique essentiel, dont nos voisins allemands et hollandais ont déjà expérimenté la validité. Le PCF préfère le confort de la satellisation au PS, comme déjà le MRG, les chevènementistes et les Verts.
Tant pis pour lui (bien heureux s’il atteint les 5 % !) et pour nous tous : la recomposition politique de la gauche finira par se faire ; mais nous ne sommes visiblement pas encore au terme de la décomposition !
ORPHELINS.
Il faut aussi pointer, dans ce marasme, la responsabilité de quelques autres protagonistes. Celle de José Bové, qui semblait pouvoir, grâce à sa popularité (payée cash), à sa « surface » internationale, à son positionnement à la confluence du combat syndical et de la lutte écologiste, être le porte-drapeau le plus efficace pour une campagne unitaire antilibérale : peut-être a-t-il été trop absent ou a-t-il paru trop détaché dans le débat préparatoire, peut-être a-t-il jeté l’éponge trop vite ? De même, le refus de la direction de la LCR de se jeter de toutes ses forces dans la bataille, la mise en avant d’une campagne autonome Besancenot, n’ont guère joué en faveur d’une solution. Mais peut-être ont-ils senti très vite l’une et l’autre, avant tout le monde, que Buffet et l’appareil avait choisi de les « balader », et tous les autres avec … Sauf coup de théâtre de dernière minute dont je serai ravi (mais je n’y crois pas) nous voici donc tous orphelins d’une candidature de rassemblement et de la belle campagne qui pouvait s’y raccorder. Nous aurons quatre, voire cinq candidats à la gauche du grand parti attrape-tout ségoléniste. Comme d’hab’.
Comme le ralliement du Che et celui du parti cassoulet à la Pimprenelle sont acquis, même plus besoin d’un vote utile de premier tour.
On pourra aller à la pêche (ou voter blanc, ce qui est préférable).
DERIVE SECTAIRE.
Le neuf a décidément du mal à percer. On le constate aussi à Attac, où les vieux enfants qui ont perdu leur joujou s’emploient rageusement à finir de le détruire.
Les élections viennent pourtant de mettre en place une majorité large, et claire — comme on dirait d’une eau — et une direction totalement renouvelée, rajeunie et féminisée. Les sortants ont été sortis, avec leurs méthodes d’un autre âge, leur autocratie, leur hypertrophie de l’ego. La faute inexcusable de la fraude a été lavée dans des urnes enfin propres. La volonté d’une direction collégiale, d’un fonctionnement démocratique et ouvert s’est affirmée, avec la ferme intention de remettre en route une association qui partait en quenouille, minée de l’intérieur, où chacun — collèges, comités et adhérents — pourrait trouver sa place et prendre sa part du travail commun. Mais les (mauvais) perdants ne l’entendent pas de cette oreille : dans quelque fortin extérieur où les voici retranchés, bardés de leurs certitudes en béton, alliés à ce qu’on fait de plus rance dans la mouvance, et non sans s’être munis de quelques biscuits (le fichier, le sigle, le logo) qu’ils utilisent pour nourrir une dissidence de moins en moins masquée — en attendant une scission des plus probables (mais attention : pas trop vite ! C’est qu’il s’agit d’embarquer dans l’aventure le plus grand nombre d’adhérents possible) —, ils répandent sur leur site-vitrine, le bien mal nommé Avenir d’Attac (2) la calomnie la plus sotte (Attac serait, selon eux, tombés aux mains des antirépublicains gauchistes et communautaristes, et pourquoi pas terroristes islamistes tant qu’on y est ?) et le dénigrement systématique : ne vont-ils pas jusqu’à prôner le gel des cotisations, alors que les mieux placés pour savoir dans quelles difficultés financières ils ont laissé l’association ? Ne vont-ils pas jusqu’à organiser des séminaires sur ce qui nourrit, en principe, nos combats communs — l’antilibéralisme — ouvert aux seuls adhérents qui ont voté pour eux ?
Que peut-on contre les dérives sectaires ? Rien. Pas plus que contre le suicide des baleines. Parier sur le bon sens et l’intelligence des gens de bonne volonté. Continuer à tracer son sillon sans s’attarder sur des crachats qui ne souillent que leurs auteurs. Revendiquer comme un bien commun ces valeurs de la République qu’ils s’aliènent sans vergogne, cette laïcité vivante qu’ils momifient dans leurs vieilles bandelettes, ce souci des gens de peu au nom desquels ils prétendent parler. Regretter quelques bons camarades égarés par de pauvres gourous aigris.
Et tourner la page.
B.L.
(1) Sur cette affaire, et plus généralement sur l’ensemble du débat, le site Bellaciao.org offre un incomparable point de vue …
(2) À lire sur avenird’attac.net quelques textes édifiants. Pas la peine de tenter d’y répondre, ne passent que les messages de ceux qui se déclarent d’accord avec eux … Plus triste : de trouver, à l’identique, les mêmes calomnies et contrevérités dans Marianne, sous la plume de François Darras (alias JFK), visiblement intoxiqué jusqu’à la moelle par les gourous de la secte. Jean-François, mon bon, tu t’laisses aller !
[ Bloc-notes de Politis, n°931-932, du 21/12/06 ]
12 Comments
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pas plus que les baleines ne se suicident, le PCF sera encore vivant malgré les croquemorts qui annoncent sans cesse son décès.
C'’est pas du journalisme : c’est du pipole ! c’est vrai que c’est à la mode !!
Pas d’accord sur un point : le PC ne se suicide pas du tout. Il va s’accorder avec le PS et conserver ses élus, comme d’hab. Il avait déjà fait un score ridicule la dernière fois, et il est toujours là.
Bonsoir Bernard,
Voyons s’il y a moins “d’indigents” sur ce site !
Au rang des acquis de la période que nous venons de vivre, j’y rangerai l’élargissement significatif des rangs de ceux qu’on appelle “les refondateurs”. De nombreux élus, des responsables syndicaux, associatifs qui de longue date avaientdes désaccords mais se refusaient à les afficher ont fait circuler l’information, signé des appels, interpelés la direction du parti.
Vieux briscard, tu vas me dire que ce n’est pas la première fois. Mais il y a deux différences de taille :
- l’affaiblissement du pcf ne permet plus de monter une “affaire” untel-tel autre qui conduirait à leur élimination,
- internet fait bouger les choses aussi au sein des partis et singulièrement du pcf.
Il est fort peu probable que la majorité des votants au sein du pc décide de mettre au pas leur direction. Mais il est certain que le score de 96 % de MGB va fondre comme neige au soleil. Et ceux qui veulent réfléchir à une autre façon d’être communiste ont une base jamais égalée.
Bien à toi,
gib
Non, les baleines ne se suicident pas. Ce sont les nouveaux SONARS ACTIFS À BASSE FRÉQUENCE, qui sont utilisés uniquement par les militaires, qui poussent les cétacés à la mort (échouage). C’est pollution sonore extrêmement forte (en dB) : à s’en faire exploser les tympans ! Mais bon c’est militaires, alors…
C’est comme la politique de l’autruche… l’autruche ne plante pas sa tête dans le sol, soit elle fuit (et croyez moi elle court vite) ou soit elle se défend (et croyez moi vous faites moins le malin quand elle commence à vous donner des coups de bec). C’est un peu dépassé toutes ces vieilles images d’Épinal !
La Scène?…
La Cène!
A part ça,… parfait com d’hab!
Alors, aux législatives!…
et sans doute dans la rue après le premier tour pour défiler contre la (re)présence au second tour de Le Pen!
— Oups ! La Cène, œuf corse ! Merci MM !
— Les baleines : le sonar, oui, j’avais oublié cette explication, merci Dauphin !
Je suis militant communiste. J’ai 35 ans, j’ai adhéré en 2002.
Oui, le travail que l’on a fait ensemble est passionant et doit être préservé. ce qui a provoqué le clash est la règle qui fut choisie : le double consensus. Ce qui n’est pas démocratique dans des institutions comme l’UE deviendrait démocratique dans les mains d’hommes et de femmes de bonne volonté. C’est pas de l’utopie, c’est de la naïveté. En l’espèce, toutes les composantes du mouvement l’ont été !
Les arguements du B Langois ressemblent beaucoup à ce que dirait Serge July après le 29 mai 2005. Des contres vérités : la direction ne manipule et ne force personne. Les militants communistes se sont impliqués dans les collectifs souvent avec bonheur. Ceux qui n’y étaient pas se tenaient informés. Lors des discussions, chacun avait à coeur de réussir, chacun connait les conséquences des décisions que nous demanaient de prendre. J’ai vu dans ma section de Montpellier des vieux militants très attachés au centralisme démocratique voté pour le retarit de la candidature. J’ai vu des gens qui étaient plutot sur une position de candidature non communiste revenir sur leur choix. Il faudrait que M. Langlois évolue dans sa vision du parti communiste, le propr d’un intellectuel est de savoir remettre en cause ses propres certitudes.
Il néglige certains fait : à titre d’exemple, des camarades très impliqués dans les collectifs, qui les est toujours défendus en AG du parti, se sont fait traités de staliniens en AG du CUAL de l’Hérault. Résultat, il ont laissé tomber les CUAL. Le comportement de ceratins dans les collectifs n’a été que la triste réplique du comportement des bolchéviks dans les soviets : vous n’êtes pas ceci, vous n’êtes pas cela, vous êtes donc contre le mouvement et l’on vous exclus !
Je veux bien que l’on soit sectaire mais il va falloir m’ expliquer comment cela se fait que le programme de mon parti que vous dites sectaire se retrouve très largement dans les 125 propositions des CUAL.
Je suis très fier d’être militant communiste, d’avoir participer à l’élaboration d’un programme qui a été accepté par les représentants des CUAL, d’avoir vu l’attitude de mes camarades qui a été très responsable dont beaucoup auraient accepté la décision quel qu’elle soit.
M. Langois devrait entrer dans le 21ème siècle, cela va être un siècle passionant.
Mathieu (34).
@Mathieu : le PC, seul contre tous, alors ?
Malgré tous les débats sur le net qui montrent que “nous” sommes nombreux à refuser ce qui est vu, par de très nombreuses personnes, comme un coup de force ?
Ce sont les règles qui ne sont pas justes ? Ou les gens qui ne sont pas d’accord ?
Si les règles étaient correctes, c’est à dire si elles permettaient au PC d’imposer sa candidate malgré de nombreux avis et argumentaires contre, tout irait mieux, au 21ème siècle ? Et ce n’est p
Le 21ème siècle, c’est aussi de pouvoir s’exprimer tous, là, sur Internet, et de donner notre avis. Et mon avis, c’est que toi Mathieu, tu es embrigadé et que tu refuses d’écouter les autres.
@Mathieu : le PC, seul contre tous, alors ?
Malgré tous les débats sur le net qui montrent que “nous” sommes nombreux à refuser ce qui est vu, par de très nombreuses personnes, comme un coup de force ?
Ce sont les règles qui ne sont pas justes ? Ou les gens qui ne sont pas d’accord ?
Si les règles étaient correctes, c’est à dire si elles permettaient au PC d’imposer sa candidate malgré de nombreux avis et argumentaires contre, tout irait mieux, au 21ème siècle ?
Le 21ème siècle, c’est aussi de pouvoir s’exprimer tous, là, sur Internet, sans faire forcément partie d’un parti ou d’une association, et de donner notre avis. Et mon avis, c’est que toi Mathieu, tu es embrigadé et que tu refuses d’écouter les autres. Et c’est triste.
A propos de l’Europe. Je ne crois pas que le double consensus soit le point le plus négatif du fonctionnement des institutions. Il s’explique. Mais n’est pas à mon avis susceptible de pouvoir servir de repoussoir comme tu le fais, comme vous êtes un certain nombre à le faire au PC. Enfin. Il faudrait que vous alliez repotasser dans un autre brainstorming. Parce qu’à mon avis, cet argument tombe à plat.
Pisse-copie comme je le suis, je ne peux encombrer le blog avec ce papier.
Je vous renvoie à cette analyse personnelle sur le site de l’Alternative ou sur Bellaciao sous le titre
ET MAINTENANT ?
http://bellaciao.org/fr/article.php3?id_article=39723
gib
Très bien, en effet, le papier de gib.
Je vous invite à aller le lire (et Matthieu en particulier, dont je ne mets pas la sincérité en doute, mais qui a tendance à regarder l’avenir dans le rétroviseur …)
B.L.