Le Monde Citoyen

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LE SDF ET LE CHAT …

par Bernard Langlois, 8 January 2007

Sur la page de gauche, tout en haut à droite, la photo d’un SDF (ou peut-être une, en plan moyen on ne saurait trancher), sur un trottoir, tête et buste émergeants d’un amas de vieux journaux, de cartons et de plastiques. Derrière lui (ou elle), contre un mur gris (genre anti-bruits en bordure de périphérique, une bretelle d’accès peut-être ? Rien ne permet de situer précisément où a été prise la photo, des voitures passent au premier plan), trois valises dépassent, qui contiennent sans doute tous ses maigres biens. La photo (signée Paul Delort/Le Figaro) illustre un article sur « le plan SDF de Vautrin » (Catherine Vautrin, ministre de la cohésion sociale), « approuvé par les associations », dit le titre (l’article disant plutôt le contraire !) Nous sommes, donc, dans Le Figaro du vendredi 29 décembre, rubrique société, page 8.

En face, page 9 du même quotidien (page de droite donc), c’est une photo de chat qui tient la vedette.
Un bien beau chat (ou si c’est une chatte ?), en gros plan, qui fixe l’objectif de ses yeux oblongs (photo F.Farre/ Madame Figaro). L’animal est manifestement bien nourri, le poil lustré, la fine moustache élégante. Il porte un collier. Attention, pas n’importe quel collier, pas de ces banals colliers antipuces qu’on passe au cou des animaux de compagnie ; un vrai collier, qui ne déparerait point le buste de quelque jolie femme. « Rien n’est trop beau — dit la légende — pour les quelque 18 millions de chiens et de chats. Témoin ce collier en or gris et diamants signé Cartier. » Par pudeur, sans doute, le prix n’est pas mentionné. Le portrait de l’élégant quadrupède illustre un article fouillé sur « le luxe (qui) fait recette chez les animaux de compagnie. » Après « les niches en teck, les écuelles en argent siglées Gucci, les laisses monogrammées Vuitton, les manteaux en cachemire Ralph Lauren … », le collier Cartier, en effet, s’imposait.

On notera que c’est la même signature (une certaine Delphine de Mallevoüe) qui figure en bas des deux papiers. Celui de la page 8 sur les sans-abris ; celui de la page 9 sur le luxe pour les animaux de compagnie (1). La presse bourgeoise manque de bras ?

DON QUICHOTTE.
La situation des sans abris aura donc largement occupé l’espace médiatique en ces jours de « trêve des confiseurs », et jusqu’aux vœux du vieux chef sur le départ, dont la conversion au principe du « droit au logement opposable » aura été la seule annonce un peu saillante d’un exercice de style convenu.
On le doit pour beaucoup à ces Enfants de Don Quichotte, surgis de nulle part, conduits par un porte-parole qu’on jurerait être un clone de l’abbé Pierre de l’hiver 54, et qui en quelques semaines, ont enfoncé les portes de l’indifférence. Leur détermination, leur gestion pointue des relais médiatiques, l’appui de quelques « pipoles » usant à bon escient de leur popularité (impeccable Jean Rochefort !) ont forcé les autorités, tous les moulins à paroles et à vent de la scène politique, à prendre position, jusque, donc, le chef de l’Etat. Du spectacle ? Sans doute. Mais intelligent et mis au service d’une bonne cause. Si aucun des candidats à la présidentielle ne peut plus faire autrement que de mettre la question du logement en tête de son programme, qui va s’en plaindre ?
Pris à contre-pied, Sarko sort à nouveau son joker habituel, l’ineffable avocaillon à roulettes. Le ridicule finira par tuer le désormais officiel candidat de l’UMP.

LE CHOMAGE EN VRAI.
Car nous entrons dans la dernière ligne droite. Les quelques semaines qui nous séparent encore de l’urne vont passer très vite (2). Et c’est, comme en 1995, la « fracture sociale » qui sera au cœur du débat : celle-là même que Chirac avait su diagnostiquer, mais qu’en douze ans il s’est montré incapable de réduire.
En témoigne aussi la polémique sur les vrais chiffres du chômage. Quand le discours officiel se gargarise d’une baisse significative des demandeurs d’emploi (nouvelle baisse en novembre de 0,8 %, soit 17400 chômeurs de moins), justifiant l’optimisme de l’Ebouriffé du gouvernement (selon Borloo, les chiffres seraient issus d’un outil statistique « transparent » !), l’association ACDC — pour : « les autres chiffres du chômage », un collectif récent d’associations et de syndicats — ce sont près de 2,3 millions de « chômeurs invisibles » qui sont soustraits, d’une façon ou d’une autre, des statistiques officielles (3). Ce qui double à peu près le nombre des exclus du travail ! Les Français du reste ne sont pas dupes : ils enregistrent chaque jour, dans leur ville, leur région, les mauvaises nouvelles des fermetures d’entreprises, des délocalisations, des plans sociaux à répétition ; ils connaissent tous, dans leur famille, leur entourage, des sinistrés du boulot : ceux qu’on trimbale de stage en stage, d’activités précaires en formation, quand ce n’est pas en congé-maladie extensible ou en dispense de recherche d’emploi pour cause d’âge avancé (autour de la cinquantaine !) à seule fin de nettoyer le « tableau un » de l’ANPE, le seul pris en compte. Le chômage en vrai, ce sont pas loin de cinq millions de gens en peine de travail. Quand vous y ajoutez les salariés payés au lance-pierre qui peinent à boucler les fins de mois et aux conditions de travail dégradées et l’augmentation continue du coût de la vie, comment douter que c’est bien la question sociale qui va nourrir l’élection ?

Reste à savoir quel candidat sera le mieux à même de convaincre qu’il est capable d’y apporter une réponse. Ou de faire croire que. Sans vouloir insulter l’avenir, on ne voit pas bien sur quoi on pourrait fonder le moindre optimisme.

LA LECON D’HABERMAS.
L’Europe tourne à vide, le constat est assez général. Et ce n’est pas en passant de 25 à 27 (la Bulgarie et la Roumanie viennent d’intégrer le club) que les choses vont s’améliorer.

Elle tourne à vide pour n’avoir jamais su être autre chose qu’un hypermarché, un temple de la consommation, une banque, un monstre bureaucratique, une citadelle assiégée sans générosité ni grandeur ; sans parler d’un protectorat des Etats-Unis d’Amérique, d’une province excentrée de l’Empire, incapable de parler d’une même voix, d’imaginer un autre modèle de civilisation à proposer au monde et prompte à se ranger à l’avis de son maître lorsque, effrayée de sa propre audace, elle s’est quelquefois risquée à le critiquer …
L’Europe est une belle idée gâchée, dont les peuples se détournent au rythme inversé où ses « zélites » se congratulent en rond. Même l’euro n’a plus bonne presse, qui fut célébré en son avènement comme le divin enfant. Sur les raisons de cette panne, sur les moyens de la surmonter, il est intéressant de lire le discours prononcé récemment par le célèbre philosophe allemand Jürgen Habermas, lors de la réception d’un prix (celui du Land de Rhénanie). On en trouvait l’essentiel dans Le Monde du 28 décembre (et l’intégralité sur le site du quotidien). Ce qu’il dit notamment de l’intégration des Européens d’origine étrangère, ou originaires de nos anciennes colonies (nos « indigènes de la République », en somme) constitue la meilleure réponse qu’on puisse faire à tous ces intégristes de la laïcité, ces prédicateurs de la croisade contre le « fascisme vert », ces zélés pourfendeurs d’un prétendu « communautarisme » dont ils taxent tous ceux qui ne partagent pas leur vision figée de la France éternelle, « mère des arts, des armes et des lois ».
Jugez-en : « Il n’y a pas d’intégration sans élargissement de son propre horizon, sans la disponibilité à s’ouvrir à un spectre plus large d’odeurs et d’idées, voire à supporter des dissonances cognitives, y compris lorsqu’elles nous paraissent désagréables. A quoi on ajoutera, dans les sociétés sécularisées d’Europe de l’Ouest et du Nord, la rencontre avec la vitalité des religions étrangères, une vitalité qui donne d’ailleurs aussi aux confessions autochtones une résonance nouvelle. » Il ne s’agit nullement de renoncer à nos principes, à nos valeurs, à notre pluralisme, notre droit : mais pour que les populations d’autres cultures (et musulmane en particulier) y adhèrent, il est nécessaire que « simultanément nos formes de vie nationales s’ouvrent à l’autoréflexion ». Et Habermas conclut : « Dénoncer cela comme une “ capitulation de l’Occident ”, c’est tomber dans le piège des faucons libéraux et relayer leurs cris de guerre imbéciles. Le prétendu “ fascisme islamique ” n’est pas plus un adversaire palpable que la guerre contre le terrorisme n’est une “ guerre ”. (…) Nous ne devons pas emboîter le pas de George W. Bush, et, moins qu’en toute autre chose, dans la militarisation de l’esprit occidental. »

Dédiés à tous nos néo-cons à nous qu’on a. Et à leurs pénibles leçons de républicanisme, qui nous cassent les … oreilles.
B.L.

PS— Rien sur Saddam ? Plus la place. Je me range à l’avis assez répandu : « Pire qu’un crime, une faute. » Le voici transformé en martyr. J’ajoute que ce dictateur, assurément coupable de bien plus grands crimes que le duc d’Enghien, est mort dignement.

(1) Ce télescopage est-il le fruit du hasard ou celui de quelque secrétaire de rédaction facétieux ? Comme il illustre bien, en tout cas, l’obscénité de l’époque !
(2) Parmi la copieuse littérature qui tourne autour de la présidentielle, on peut lire : Tous candidats !, de Frédéric-Joël Guilledoux (Fayard, 372 p., 20 euros.) Un rappel bienvenu de toutes les campagnes depuis 1965 — la première présidentielle au suffrage universel —, axé sur les « petits candidats ». Pour éclairer celle d’aujourd’hui.
(3) Détail sur leur site : http://www.actuchomage.org

[ Bloc-notes de Politis du 4/1/07 ]

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