LA CEREMONIE DES VŒUX
par Bernard Langlois, 11 January 2007
COMPRENDRE LA CHINE.
Ségolène en Chine : on ne sait trop ce qu’elle est venue y faire, sinon, de façon un peu puérile, mettre ses pas dans les traces de son père en politique (« conduite magico-mythique de type primitif » aurait dit Wenceslas Godlewski, notre vieux prof de symbolique à l’école de journalisme — -clin d’œil en passant à mes condisciples de Lille — ; Godlewski qui disait aussi : « les génies sont des nommeurs » : en inventant la « bravitude », Ségolène nous prouve donc qu’elle est géniale …) et y gagner un nouveau surnom, attribué par la presse locale, « la beauté politique », ce qui n’est pas désobligeant, pour une dame. Quoi d’autre ?
Selon Jean-Luc Domenach, sinologue réputé qui l’a aidé à préparer son voyage, la candidate socialiste « fait preuve d’une véritable curiosité, sans a priori. » Et elle-même affiche “ sa volonté de comprendre. ” (1)
Comprendre la Chine en quatre jours ? Soit. Et se faire la Muraille en un quart d’heure ? Pourquoi pas. Nous voilà bien dans la modernité ; le tout est de pouvoir dire : « j’y étais ». Avec la photo pour preuve.
Si ce n’était si loin, on irait bien poser sur la lune.
LA CEREMONIE DES VŒUX.
Chirac en campagne ? L’hypothèse paraissait absurde en 2006 ; voici, en 2007, qu’elle retrouve quelque crédit. Elle se ressource dans la cérémonie des vœux. Le rite est solidement établi : le mois de janvier, en France, est quasiment tout occupé à se souhaiter la bonne année (« et une bonne santé surtout, hein ! »), ce qui est généralement sympathique, souvent hypocrite et toujours parfaitement vain.
Pour le président de la République, c’est un vrai marathon. Après sa révérence télévisée au peuple souverain du 31 décembre et l’indispensable immersion en terre corrézienne, sont conviés tour à tour à fouler les tapis de l’Elysée et à déguster champagne et petits-fours, dans l’ordre : le gouvernement, le Conseil constitutionnel, les « forces vives » (syndicats, associations, patronat), les sénateurs et députés, les armées, les autorités religieuses, les corps constitués (fonctionnaires et agents de l’Etat) et la presse pour fermer le ban (notez bien que des cérémonies similaires vont se dérouler jusqu’à fin janvier dans tous les autres lieux de pouvoir : ministères, chambres, partis, syndicats ; être un bon journaliste politique, c’est d’abord avoir un foie solide …). Or, chacun l’a noté, loin de servir à ses hôtes un discours de retraité, Chirac n’a cessé de se projeter dans l’avenir, de montrer le cap des cinq ans qui suivent, de définir les grandes priorités d’une action politique pour que la France « poursuive sa marche en avant ». D’où la question : ce beau programme (avec ces « trois enjeux majeurs : parachever la construction d’un modèle social français, faire de la participation un véritable projet de société, et faire de la France le champion de la prochaine révolution industrielle, celle du développement durable »), avec ou sans lui ? Tout ce qui s’oppose à une nouvelle candidature semble rédhibitoire : de l’âge du sortant à la minceur de son bilan et de la désaffection de l’électorat (que mesurent les sondages) à l’emprise quasi-totale du prétendant déclaré (et bientôt candidat investi) sur le parti majoritaire.
Alors quoi ? Ne pas oublier ce qu’est depuis toujours le vrai métier de Jacques Chirac : candidat ; que le dernier carré de ses grognards fidèles, groupé autour de Galouzeau de Villepin comme l’étaient les braves de Waterloo autour de M. de Cambronne, ne renoncent pas à crier : « Merde ! » au félon magyar qui exige leur reddition ; et que la route est encore longue, et toujours possibles les imprévus qui viennent gripper les machines les mieux rodées. Chirac ne dira qu’en mars s’il se présente à un nouveau mandat : ce n’est pas le plus probable ; ce serait imprudent d’en écarter l’hypothèse. Surtout si George Dubbleyou poursuit son œuvre néronienne …
FICTION INFECONDE.
La situation internationale est peut-être en effet la meilleure chance de mettre notre Jacquot en situation d’une nouvelle brigue. Non qu’il soit particulièrement brillant sur la scène internationale (depuis son opposition frontale à la guerre d’Irak, il a mis pas mal d’eau dans son vin) ; mais parce qu’en cas de crise grave, la tendance naturelle est le regroupement autour du chef : rappelons nous comment, lors de la première guerre du Golfe, Mitterrand avait rafraîchi d’un coup un blason décrépi. Son successeur s’est du reste programmé, à tout hasard, une virée au Liban.
La menace existe-t-elle d’une telle crise ? Oui, bien sûr. Et on ne pense ni à la Chine (pour l’heure, tout occupée à s’enrichir, à conquérir de nouveaux marchés, à assurer ses ressources énergétiques : encore quelques années de relative tranquillité sur ce front-là), ni aux turpitudes russes parfumées au polonium (encore qu’une coupure de gaz ne soit pas à exclure), encore moins aux turbulences polonaises (sous la mitre, l’agent communiste), et surtout pas au Darfour (dont tout le monde se contrefout) mais bien toujours et plus que jamais à la situation au Proche et au Moyen-Orient, où le benêt de la Maison Blanche, à peine gêné par la cohabitation à la sauce yankee, entend bien poursuivre son grand œuvre : la guerre contre le terrorisme. « La vérité est pénible à avouer, sans doute, mais les Etats-Unis sont devenus le principal obstacle à l’établissement d’un ordre mondial stable et juste. Malgré leur perte d’influence depuis le 11 Septembre, ils n’ont cessé de vouloir régir la planète, et l’administration Bush de se tromper de priorités. Celle du Président est nationaliste, détournant la terreur à ses propres fins, privilégiant la force et ignorant les problèmes mondiaux, dont la résolution exige une coopération internationale. »
Ce n’est pas moi qui le dit, c’est George Soros (2), qui n’est pas connu comme un dangereux gauchiste. Et le spéculateur milliardaire tourné philanthrope de conclure : « Rien ne pourra se régler fondamentalement pour le rééquilibrage démocratique de l’Amérique, pour l’ouverture de notre société et notre re-légitimation sur le plan international, aussi longtemps que les citoyens et les représentants politiques ne se seront pas attaqués à ce mal qui nous ronge : la guerre au terrorisme, fausse métaphore et fiction inféconde. »
SI VIS PACEM …
Or rien n’indique que nous ayons fini de vivre la tragédie de cette métaphore et l’absurdité de cette fiction. Au contraire.
En Irak, où la légende de Saddam ne fait que commencer, où la guerre civile prend ses aises, où l’on a désormais franchi le seuil des 3000 Américains tués (plus que les victimes des Twins Towers …), Bush junior programme l’envoi de nouvelles troupes ; dans la corne de l’Afrique s’ouvre un nouveau front, avec l’invasion de la Somalie par une Ethiopie agissant sur ordre ; la reconquête de l’Afghanistan par les Talibans est bien partie et la démocratie n’y est plus qu’un rêve creux ; la Palestine, plus que jamais, part à vau-l’eau, où Israël souffle sur les braises de la guerre fratricide ; la guerre peut reprendre au Liban à tout moment ; la Syrie et l’Iran, enfin, sont toujours sous la menace ; et c’est peut-être là, en terre persane, et c’est peut-être bientôt, que se produira l’embrasement programmé : selon le Sunday Times, qui cite des sources militaires israéliennes, « deux escadrilles de l’armée de l’air se sont exercées en vue d’un éventuel bombardement de la centrale nucléaire de Natanz, en Iran, avec des bombes à pénétration contenant de l’uranium appauvri, connues sous le nom de “ bunker busters ” » Le même journal britannique croit savoir que « deux autres sites iraniens, un réacteur à eau lourde à Arak et des infrastructures de transformation d’uranium à Ispahan, seraient visés de leur côté par des bombes conventionnelles » (3).
Bon. L’article est au conditionnel. Et puis, préparer la guerre n’est pas la faire. Il est même un adage crétin (et latin) qui prétend que c’est « vouloir la paix », pas vrai ?
N’empêche : le même jour (3 janvier) l’agence Reuters annonce : « Le Pentagone va envoyer un deuxième porte-avions et son groupe naval dans le Golfe arabo-persique, rapportent des responsables américains de la défense. Le porte-avions John C. Stennis, dont le port d’attache est Bremerton dans l’Etat de Washington, se déploiera ce mois-ci dans le Golfe, ont précisé ces responsables, sous le couvert de l’anonymat. Sa présence ajoutera 5.000 marins américains dans la région, portant leurs effectifs à 16.000. Le groupe naval du porte-avions Dwight D. Eisenhower est entré quant à lui dans le Golfe en décembre. Selon les responsables de la défense, la présence d’un second porte-avions est un avertissement adressé à la Syrie et à l’Iran, et elle donnera à l’état-major américain davantage de souplesse dans la région. »
Voire de la souplitude.
MEILLEURS VŒUX.
De quoi parlait-on déjà ? Ah oui, Chirac. Son éventuelle re-candidature. Pardon pour la digression. Mais peut-être n’est-ce pas si important que ça, au fond, l’élection française. Vu ce qui nous pend au nez. Ou à celui de nos descendants immédiats (et on ne parle même pas du climat …).
Chers enfants et p’tits enfants, nous les vieux, nous qui avons cru le changer quand nous avions vingt ans, nous vous laissons un monde bien pourri, bien dangereux, bien explosif. C’est comme ça, meilleurs vœux. Va vous falloir du courage.
Peut-être même de bravitude, va savoir ?
B.L.
(1) Elle en apprendrait plus, assurément, en lisant le beau livre de mon confrère Pierre Haski, qui fut cinq ans correspondant de Libé à Pékin : Cinq ans en Chine, chronique d’une Chine en ébullition, Les Arênes, 570 p., 29,80 euros. C’est illustré de superbes photos. S’il vous reste quelque cadeau à faire …
(2) Dans Le Figaro Magazine du 6 janvier. Il dit aussi se trouver, par les circonstances (la main mise des « extrémistes » sur le Parti républicain) « obligé de soutenir les démocrates » ; mais sans trop d’illusion : « (cette politique de guerre au terrorisme) demeure, telle une sorte de dogme, et malgré leur succès au Sénat, les démocrates eux-mêmes auront du mal à opérer une mutation radicale. Durant des années, les républicains leur ont tellement reproché leur laxisme en matière de défense qu’à de rares exceptions près, ils demeurent sur les anciens schémas. »
(3) Voir le site du Grand Soir : http://www.legrandsoir.info
[ Bloc-notes de Politis du 11 janvier.]
3 Comments
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Et oui, Chirac n’a pas dit son dernier mot!
Toujours le même plaisir de te lire Bernard, merci
Cette année, face à toute cette absurdité, j’ai décidé de dédier mes voeux à la Terre qui souffre et qui nous accueille. Et à tous ceux qui oeuvrent pour la défendre ou tout simplement qui vivent en la respectant car, comme disent les amérindiens, cracher sur la Terre c’est comme sur soi-même.
Ceux la même qui sont loin de tous ces gens de pouvoir qui cherchent à nous ensorceler et qui personnellement me terrorisent…
Vive Le Monde Citoyen,
Alex
http://www.voeuxpourlaterre.org
Ségolène en Chine ? Pour moi, il n’en restera pas que le drôlatique “bravitude”. A garder aussi en mémoire ce compliment à l’adresse de la justice chinoise louée pour sa rapidité, largement supérieure à celle des tribunaux français.
Puisque de démocratie participative il s’agit, que Marie-Ségolène est avide de recueillir les pensées et les suggestions des Français, voici les solutions préconisées par Plume de presse : “la détention arbitraire, l’emprisonnement, la torture et le harcèlement de défenseurs des droits humains, dont des journalistes et des avocats (…) l’impossibilité d’entrer rapidement en contact avec un avocat, l’absence de présomption d’innocence, les ingérences politiques dans l’appareil judiciaire, et le fait que des déclarations arrachées sous la torture sont retenues à titre de preuve” (Amnesty International, septembre 2006) Ah oui, et le rétablissement de la peine de mort. Ainsi la justice française sera-t-telle aussi rapide (expéditive) qu’en Chine. Chiche, Marie-Ségolène ?