La sale odeur du chocolat
par Olivier Bonnet, 11 February 2007
Tout commence en 2002, lorsque le journaliste néerlandais Teun van de Keuken découvre dans son quotidien favori un petit articulet, parlant d’enfants vendus dans des marchés aux esclaves pour récolter les fèves de cacao, essentiellement en Côte d’Ivoire, premier producteur mondial avec 40% du total (1,4 millions de tonnes). C’est en effet cette année-là qu’est publié un rapport réalisé par The International Institute of Tropical Agriculture, qui dénombre 284 000 enfants, la majorité ayant moins de 14 ans, travaillant dans les fermes de cacao de l’Afrique de l’ouest. Seuls 34% d’entre eux vont à l’école. Leur quotidien consiste en des tâches difficiles telles que la cueillette des cabosses, l’extraction des graines à l’aide de la machette, le déplacement de charges très lourdes et l’application de pesticides. Déjà en 1998, une étude de l’UNICEF dénonçait la résurgence du travail des enfants dans le filière de cacao ivoirienne, complétée en 2000 par un rapport de l’US State Department, qui chiffre à 15 000 les enfants de 9 à 12 ans enlevés et obligés de travailler dans le coton, le café et le cacao en Côte d’Ivoire. Une autre étude publiée en 2001, cette fois par l’Organisation internationale du travail, enfonce le clou en concluant que le trafic des enfants est très répandu en Afrique de l’Ouest. Plus de 200 000 enfants et adolescents (15-17 ans) sont concernés, selon le Fonds des Nations unies pour l’enfance, incluant l’Afrique centrale. C’est tout cela que découvre Teun van de Keuken en se documentant sur le phénomène. Et face à cette situation inadmissible, quelle est donc la réponse de l’industrie du chocolat ? Après avoir prétendu cyniquement durant des années n’être pas responsable de la situation des travailleurs du cacao - sauf qu’elle paye leur production à vil prix ! -, elle réagit enfin en 2001, signant le protocole Harking-Engel qui vise, entre autres, à créer d’ici juillet 2005 une certification indépendante, assurant aux consommateurs que le cacao utilisé ne provient pas du travail des enfants. Nous sommes en février 2007 et cette promesse est restée lettre morte.
Consommateur complice d’esclavage
Il y a bientôt trois ans, notre journaliste néerlandais a une idée pour faire bouger les choses : se faire condamner par la justice, en tant que consommateur de chocolat, pour complicité d’esclavage ! L’article 46 du code pénal des Pays-Bas stipule en effet qu’acheter un bien dont on sait qu’il est issu d’une activité criminelle est passible de 4 ans de prison, et l’esclavage est criminel. Le raisonnement de van de Keuken est limpide : il sait que des enfants esclaves sont utilisés pour produire le cacao et il persiste pourtant à acheter le chocolat fabriqué à partir de leur production : il est donc coupable ! En mars 2004, il saisit le parquet néerlandais en s’accusant lui-même. Ce dernier rejette la compétence des tribunaux, jugeant que van de Keuken n’a aucun lien direct avec ce secteur. Mais le journaliste a fait appel vendredi dernier devant la cour suprême : “Si je suis jugé coupable de ce crime, tout consommateur de chocolat pourra ensuite être poursuivi. J’espère que les gens arrêteront alors d’acheter du chocolat, ce qui affectera les ventes des grandes entreprises et les obligera à faire quelque chose à propos de ce problème“, explique-t-il. En appui de sa requête, il a réussi à convaincre un ancien enfant esclave de venir témoigner. En attendant la réponse de la justice, d’ici quelques semaines, Teun van de Keuken s’est lancé dans la commercialisation de chocolat “slave free” (sans esclave), sous la marque de Tony’s chocolonely. Les 500 premières tablettes sont parties en une journée, se vante-t-il. “Tony est entré dans le business, peut-on lire sur son site. Nous sommes au XXIème siècle. L’esclavage est archaïque !” Avec ses arguments juridiques qui semblent pertinents, le
trublion agitateur pourrait bien devenir une épine dans le pied de la puissante industrie du chocolat. Qu’il prenne garde cependant à éviter un séjour en Côte d’Ivoire : le journaliste franco-canadien indépendant Guy-André Kieffer est porté disparu depuis le 16 avril 2004. “Deux ans et demi d’enquête, après le lâche kidnapping organisé par des proches de la présidence, ont permis d’ébaucher un scénario terrifiant : Guy-André Kieffer en savait trop sur les manoeuvres du clan au pouvoir et sur l’argent du cacao, dont la Côte d’Ivoire est le premier producteur mondial. Les visiteurs du Salon du chocolat doivent savoir que derrière les apparences, le marché du cacao ivoirien cache de bien sordides affaires“, explique l’organisation Reporters sans frontières, dont plusieurs militants, accompagnés de membres de la famille du journaliste, ont investi en octobre dernier le Salon du chocolat à Paris pour y distribuer des tracts. On pouvait y lire : “Que savait Guy-André Kieffer ? Que le cacao peut tuer. Que l’argent du chocolat est mêlé de sang. Qu’un journaliste peut payer très cher sa volonté de faire connaître la vérité. Au nom de ce journaliste, nous aussi, exigeons de connaître la vérité.” Une association, Vérité pour Guy-André Kieffer, se démène dans l’indifférence générale pour attirer l’attention sur son cas. Décidément, l’arôme puissant du cacao masque de bien nauséabonds remugles.
11 Comments
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Evidemment cette information mériterait d’être publiée dans toute la presse parlée et écrite à seule fin que la grande majorité de nos citoyens en prennent connaissance. Je l’avoue , je le crie haut et fort je suis scandalisé.
frountil claude retraité
Merci pour cet article tout à fait passionnant.
tout à fait édifiant
Très interessant article que je viens de découvrir. Je suis l’épouse de Guy-André Kieffer. Je suis d’accord que les consommateurs de chocolat doivent savoir que les tablettes et autres bonbons sont gorgés du sang des enfants raptés, vendus à des planteurs.
Bonne initiative de Van Keuken. Je le soutiens
Merci beaucoup d’être venue nous donner votre point de vue.
Vous avez mon entière sympathie dans la douloureuse épruve que vous traversez.
Merci un million de fois, merci pour ce qui devrait faire la UNE de journaux, ce qui devrait faire partie de la remise en cause immédiate de non seulement notre mode de consommation (c’est dans le supermarché donc j’achète) mais plus largement notre société !
Qui dénonce ça aujourd’hui ? Ségo propose de remonter “le pouvoir d’achat”, lutter contre la vie chère ! Mais comment ? à quel prix ? accentuer le dumping social pour faire baisser les prix de cette bouffe de merde qu’on nous vend ?
Et qui place les citoyens devant leur responsabilité ? Qui vient leur dire que NON leur petit plaisir quotidien n’est pas tombé du ciel, non il n’est pas gratuit, il a un cout, humain et social… mais non, on râle juste sur le prix de la tablette et on demande plus de sous pour en acheter plus !
JAMAIS on ne verra ça à la une des journaux, JAMAIS aucun “nouveau philosophe sarkozyen” ne prendra fait et cause pour ce genre de combat ! Il est tellement plus facile de foutre dehors les africains que l’on a dépouillé et qui viennent chez nous, tellement plus facile de les traiter de fainéants, de se borner à constater que oui ils deviennent délinquants, et que finalement non on ne peut pas les laisser foutre le bordel…
Souhaitons bonne chance à Monsieur Teun van de Keuken qui a eu une idée formidable et bien du courage.
Plus simplement, en choisissant le “Commerce équitable” nous devrions avoir la conscience tranquille. Ce choix devient impératif !
Le commerce équitable ne sert en effet qu’à se donner bonne conscience… dans l’état actuel des choses.
bravo deja pour tous les avis donnes….. comme quoi il faut toujours etre vigilant.meme avec le chocolat.noir….que j’adore francis
Je connais assez bien la Côte d’Ivoire, puisque j’y ai vécu plusieurs années dans un passé récent. Je crois donc devoir signaler que cet article donne une impression assez éloignée de la réalité. Je suis d’autant mieux placé pour le dire que j’ai réduit ma consommation de chocolat quasiment à zéro, mais pour d’autres raisons : 1) je souhaite contribuer le moins possible au financement des hélicoptères et à l’approvisionnement des comptes en banque de Laurent (Gbagbo), qui est une fameuse crapule, et je pèse mes mots ; 2) le développement massif des cultures d’exportation me semble assez pernicieux.
Pour en revenir au problème des enfants esclaves dans les plantations de cacao, mon père a visité des centaines de plantations sans en voir un seul. Un de ses collègues en a vu quelques-uns, mais confirme que le phénomène est très marginal. Il arrive aussi que les enfants donnent un coup de main à leurs parents en période de récolte, ce qu’on ne saurait considérer comme de l’esclavage. Cela dit, il existe effectivement un important trafic d’enfants en Afrique de l’ouest, mais c’est surtout à destination d’autres filières (plantations de coton, personnel de maison…).
Maintenant, je dois faire un petit rappel historique. Ces rumeurs sur l’esclavage massif des enfants dans les plantations de cacao ont commencé à émerger en 2001 (j’étais à Abidjan à l’époque). Elles n’étaient pas prises au sérieux sur place, par contre elles intéressaient beaucoup les journalistes étrangers en mal de scoop. L’un d’eux, un dénommé Michael Finkel, publia en novembre 2001 dans le New York Times un article, “Is Youssouf Male a slave?”, qui fit grand bruit, au point que la “communauté internationale” dut quelque peu sermonner la Côte d’Ivoire. Au lieu de rétablir la vérité, le gouvernement ivoirien préféra utiliser l’affaire à des fins de propagande xénophobe, laissant entendre que cet esclavage était le fait des étrangers, essentiellement des maliens et des burkinabés (boucs émissaires habituels du régime, qui possèdent la majorité des plantations de cacao en Côte d’Ivoire).
Cependant, quelque temps après, le garçon dont Finkel avait publié la photo fut retrouvé par l’organisation Save the Children, et il s’avéra qu’il avait un autre nom. Finkel dut alors avouer qu’il avait inventé son article, et fut viré du New York Times (le mensonge sévit décidément à l’état endémique dans les pages de ce journal, voir les affaires Jayson Blair et Judith Miller). Evidemment, le démenti publié par le journal eut un retentissement bien moindre que l’article original : calomniez, calomniez, il en restera toujours quelque chose… Ceux qui ne seraient pas convaincus de l’escroquerie peuvent consulter les pages suivantes :
http://www.cjr.org/issues/2005/3/sunenblick.asp
http://www.washingtonpost.com/ac2/wp-dyn?pagename=article&node=&contentId=A49496-2002Feb21¬Found=true
http://www.sdv.fr/pages/adamantine/dicoescrocs.htm
Voilà, j’espère vous avoir éclairé sur ce point. Peut-être me faut-il, pour finir, signaler que l’explosion des téléphones portables (suis-je la dernière personne en France à ne pas en avoir?) n’est probablement pas étrangère à l’interminable guerre civile du Congo (Kinshasa, pas Brazzaville) qui détient les plus importants gisements de colombo-tantalite (en abrégé, coltan), métal utilisé dans les batteries de ces précieux appareils, et qui coûte beaucoup plus cher que l’or.
Est-ce qu’il y a quelqu’un qui pourrait me recommender un site web où je trouverais une lettre d’échantillon (en français, bien sûr) que je pourrais utiliser pour écrire aux sociétés qui produisent ou marchandisent les produits chocolatiers? Je voudrais que mes lettres soient en bon français.
Rien ne changera jamais si nous ne faisons rien.
Merci,
Susan