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“Moumoute”

par Sébastien Fontenelle, 11 February 2007

(De notre envoyé spécial)

Helmut Von H. nous reçoit chez lui, au deuxième étage d’un hospice verdâtre, dans la triste banlieue (que plombe un ciel de suie) d’une cité, anciennement ouvrière, du coeur de ce qui fut jadis, en un temps dont les moins de vingt ans n’ont plus rien à fiche, la RDA.

Dans le (tout) petit monde (ultra-)fermé du fouillage de poubelles nauséabond, aka “le renseignement”, Helmut (”Moumoute”, pour les ami(e)s qu’Helmut n’a jamais eu(e)s) est une espèce de légende - puisque même Roland Jacquard n’a, dit-on, “jamais entendu parler de ce mec”.

Et pourtant: l’égrotant retraité nonagénaire qui peine à contenir un épanchement nasal de belles proportions a longtemps été, de l’avis même de plus d’un spécialiste (soviétique), “le Paganini du fichage vicelard”, au sein de l’intimidante institution où il a, pendant 40 ans, deux mois et cinq jours, espionné ses compatriotes pour un salaire de misère: la (célèbre) Staatssicherheit - plus connue sous l’affectueux sobriquet de “Stasi”.

(Aucun rapport avec Bernard.)

Depuis ce qu’il appelle, non sans quelque larmoyante nostalgie, “das grosse, grosse, grosse engulerie von 1989″ (la chute du Mur de Berlin), “Moumoute”, obstinément, a refusé de répondre aux questions que nul(le) ne songeait à lui poser - préférant même, dans un admirable souci de discrétion, agent secret un jour, agent secret toujours, se faire passer, auprès de son voisinage, pour un ex-caporal-chef de la brigade Waffen-SS “Dirlewanger”.

Son témoignage est donc une exclusivité: c’est la première fois que “Moumoute” a bien voulu sortir de son long mutisme, pour livrer son point de vue sur un service de renseignement dont l’efficacité, admet-il dans son patois décidément imagé, “droue le gul” (force l’admiration) de plus d’un vieux briscard.

Voici l’essentiel de ce qu’il nous a confié - nous avons, pour un meilleur confort de lecture, traduit ses réponses.

“Vos Renseignements généraux sont probablement, de mon point de vue de vétéran des affaires policières (je me flatte d’avoir fiché, seul, plus d’un million et demi de mes concitoyen(ne)s, entre l’érection et le si regrettable effondrement (accidentel) de notre cher et vieux Mauer), ce qui se fait de mieux aujourd’hui, en matière de maintien de ce que j’appellerais un ordre juste.

Comme je dis toujours: les tapettes réactionnaires du FBI peuvent aller se rhabiller.

On ne dirait pas, comme ça, mais j’ai gardé quelques antennes de l’autre côté du Rideau de Fer, notamment à Paris (”Lutèce, nid d’espions”, comme je dis toujours), et je dois dire que je suis fasciné par la maestria dont vos RG viennent de faire preuve, dans le dossier Rebelle.

Without a cause, comme je dis toujours.

Parce que bon, au départ, on a quoi?

Des fonctionnaires totalement hors des clous, qui se livrent à des investigations dans le proche entourage politique d’une candidate qui se trouve être la principale adversaire de leur ministre de tutelle.

Franchement?

J’aurais volontiers parié que des têtes allaient tomber.

(”Y a de la décollation dans l’air”, comme disait toujours mon chef à la Staatssicherheit. A quoi, taquin, je répondais: “Ca sent grave la Sibérie”.)

Or: non.

Ils ont joué le coup de façon exceptionnelle.

Dans un premier temps, rappelez-vous, ils ont dit: “Ah mais pardon, mais permettez, ce Bruno Rebelle, avant que d’être un obscur sous-conseiller de Marie-Ségolène Royal, est le chef suprême d’une sinistre nébuleuse, Greenpeace, dont les enfants de cinq ans savent qu’elle est financée par le Guépéou, et dont la seule évocation fait passer l’ami américain à DEFCON-3″.

C’était, bien sûr, un gigantesque bobard: ça fait lurette que Rebelle n’est plus rien, à Greenpeace.

Alors vos RG sont passés au plan B: maintenant, ils disent, en gros, “ben ouais, on a fait le boulot”.

En d’autres termes, ils disent la même chose qu’avant, mais plus gentiment, et dans “Le Monde”.

Est-ce que ce n’est pas finalement passé comme lettre à la poste?

Ben si.

Résultat: les gars qui ont couvert cette investigation franchement limite sur Bruno Rebelle dorment tranquillement sur leurs deux oreilles, et devinez qui va morfler?

Ben oui: le pauvre type qui a dénoncé la manip.

Un gauchiste, paraît-il: c’est du moins ce que j’ai lu dans “Le Monde”, hier soir.

Quand je vous parlais du Guépéou?

C’est pour ça que j’adore vos Renseignements généraux.

Ils font des trucs dont la seule évocation foutrait les jetons à n’importe quelle soi-disant pointure du FBI, ils enquêtent sur la “gauche” comme si on ne leur avait jamais dit qu’ils ne doivent plus faire de “politique”, excusez-moi si j’étouffe un rire, mais à la fin des fins, qui paie les pots cassés?

La “gauche”.

Ad.

Mi.

Rable.

Mon pronostic: les gars de chez Royal n’ont pas fini de faire marrer la rue des Saussaies.

Dites, là.

Tant que je vous tiens.

Je me demandais.

“Le Monde”, c’est plutôt un journal qui ne hait point Nicolas Sarkozy - ou si je me trompe?”

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