Le Monde Citoyen

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Ségolas Sarkolène : l’opium des médias ?

par Carlo Revelli, 15 February 2007

Plus les semaines passent et plus j’ai la sensation que les grands médias continuent à nous imposer une bipolarisation de la campagne qui atteint en ce moment son paroxysme. Pour le commun des mortels, c’est quasiment une certitude: le deuxième tour se jouera entre Nicolas Sarkozy et Ségolène Royal. Il ne nous reste plus qu’à choisir le meilleur ou le moins pire… Mais est-ce vraiment une situation inéluctable? En regardant ce qui se passe sur les blogs et les médias citoyens comme AgoraVox ou LMC, il est impossible de ne pas remarquer le décalage qui existe entre les souhaits réels des citoyens et le choix que les médias semblent vouloir leur imposer. Les jeux sont-ils vraiment faits?

Quand je discute de la présidentielle avec des amis qui n’utilisent que rarement Internet pour se renseigner, j’e constate un fatalisme exaspérant. La plupart d’entre eux se sont résignés depuis longtemps à un deuxième tour entre Nicolas Sarkozy et Ségolène Royal. Pourtant, ils sont bien conscients que finalement rien ne changera vraiment, puisque nous assistons depuis plus de vingt ans à l’alternance régulière de ces deux mouvements politiques sans avoir jamais vu de véritable rupture. Alors ce n’est même pas une question de résignation, à leurs yeux, il ne reste que deux candidats possibles…

En revanche, quand je regarde ce qui se passe sur Internet ou quand je discute avec des blogueurs, j’observe un décalage très significatif avec les personnes qui ne s’informent qu’avec la télévision. L’incertitude est beaucoup plus grande, les résultats des sondages ne sont pas les mêmes, et la bipolarisation n’est qu’une possibilité parmi beaucoup d’autres.

Est-il vraiment possible que la télévision aveugle les individus à ce point ? Pour avoir passé les dix dernières années au moins une heure par jour devant la TV (surtout pour voir des chaînes d’info), je peux désormais affirmer que oui. A force d’écouter en boucle, et souvent de manière passive, les mêmes informations, il est clair qu’inconsciemment, on les absorbe jusqu’à ce qu’elles deviennent des certitudes. Pour bien comprendre de quoi je parle, il suffit de visionner cette excellente sélection de journaux télévisés realisée par l’émission de France 5, Arrêt sur Images.

Sur Internet, la démarche est exactement inverse, il n’y aucune certitude préétablie, et pour forger ses convictions, il faut adopter une démarche active et volontaire afin de se documenter, d’aller chercher son information, de la sélectionner, de la trier, et enfin de faire ses choix.

Ainsi, il n’est pas étonnant que pour 77% des lecteurs d’AgoraVox, l’hypothèse d’un deuxième tour “Ségo-Sarko” soit surtout déterminée par l’influence des médias traditionnels. C’est aussi pour cette raison, je pense, que 71% des sondés envisagent au premier tour des présidentielles de voter autre chose que le candidat de l’UMP ou du PS… Etonnant, non ?

Certains pensent que les médias dominants ont transformé notre démocratie en une sorte de démocrature et en appellent à l’émergence d’un nouveau cinquième pouvoir, capable de contrebalancer les quatre autres. La démocrature serait une dictature camouflée sous l’apparence d’une démocratie, autrement dit, de manière plus soft, une caricature de démocratie… En effet, à ce stade, le scénario d’un deuxième tour « Ségo-Sarko » questionnerait la bonne santé de notre démocratie et nous ne pourrions manquer de nous demander quel rôle ont joué certains médias : auraient-ils pu réussir le tour de force de confisquer le débat politique et la réflexion citoyenne ?

La notion de cinquième pouvoir suscite des réactions différentes, et n’évoque pas la même chose pour tout le monde. Pour simplifier, et pour éviter toute polémique sémantique inutile, disons que le cinquième pouvoir n’est rien d’autre que le pouvoir potentiel dont nous disposons collectivement en tant que citoyens.

L’un de nos objectifs est de chercher si ce cinquième pouvoir existe vraiment et s’il influence réellement la vie politique. Est-ce que ce cinquième pouvoir va stimuler le politique pour qu’il se concentre sur le débat de fond, que tout le monde réclame de ses vœux ? Est-ce que ce cinquième pouvoir va nous empêcher, par exemple, d’assister à un deuxième tour décidé d’office ?

Pour cette raison, je pense qu’il serait utile de publier très vite un ouvrage à partir des contributions de certains rédacteurs d’AgoraVox autour de la présidentielle (un petit éditeur a déjà accepté le défi de le publier en quelques semaines).

La problématique du livre serait d’analyser - à partir de quelques-uns de nos articles - comment certains médias traditionnels ont “confisqué” la présidentielle en imposant deux candidats aux Français. Ensuite, le but serait de comprendre si cette stratégie va ou non fonctionner, en analysant le rôle d’Internet, du journalisme citoyen et de ceux que certains appellent, à tort ou à raison, le cinquième pouvoir.

L’idée n’est en aucun cas d’attaquer individuellement Nicolas Sarkozy ou Ségolène Royal ni leurs programmes. Il ne s’agit pas non plus de soutenir ou de privilégier un candidat, mais de dénoncer et d’analyser l’absurde mécanisme politico-médiatique qu’impose cette bipolarisation.

Voilà un plan potentiel pour cet ouvrage, qui pourrait paraître en mars :

  • Concentration médiatique et connivences médiatico-politiques
  • L’utilisation du marketing de la peur
  • Contrôle de l’information : Internet menacé ?
  • La démocrature médiatique tente d’imposer Ségolas Sarkolène
  • Sondages, un outil à double tranchant pour un duel Ségo/Sarko inéluctable
  • Les médias et les petites phrases qui font trop de grands discours
  • Face aux médias, l’Internet en écho pour le pluralisme : un troisième homme, un quatrième, un…
  • Le journalisme citoyen : un regard tourné vers le cinquième pouvoir

Par ailleurs, les thématiques présentes dans ce livre seront débattues le 24 mars lors de notre journée sur le cinquième pouvoir et le journalisme citoyen.

De plus en plus de personnes pensent :

  • que ce n’est ni aux chaînes télévisées, ni aux organes de presse de décider quels candidats doivent être mis en avant ou imposés
  • que la bipolarisation de la société est une option que seuls les institutions et les électeurs doivent décider
  • que la collusion entre pouvoir politique et pouvoir médiatique est un fléau pour la démocratie
  • que toutes les forces politiques ont le droit d’être représentées en proportion de leur poids électoral.

Pour illustrer le contraste entre ce qui se passe sur Internet et ce qui se passe dans les médias traditionnels, je conclurai en reprenant ce qu’on disait avec Joël de Rosnay il y a plus d’un an dans l’introduction de La Révolte du Pronétariat (désormais téléchargeable gratuitement) :

« Les citoyens du monde sont en train d’inventer une nouvelle démocratie. Non pas une ‘E-Démocratie’ caractérisée par le vote à distance via Internet, mais une vraie démocratie de la communication. Cette nouvelle démocratie qui s’appuie sur les “médias des masses“, émerge spontanément, dynamisée par les dernières technologies de l’information et de la communication auxquelles sont associés de nouveaux modèles économiques. Ni les médias traditionnels, ni les politiques n’en comprennent véritablement les enjeux. Les médias des masses, seuls véritables médias démocratiques, vont radicalement modifier la relation entre le politique et le citoyen et, par voie de conséquences, avoir des impacts considérables dans les champs culturel, social et politique. Les internautes commencent seulement à réaliser à quel point le Net du futur va leur permettre d’exercer leur pouvoir, si tant est qu’ils parviennent à se montrer solidaires et organisés.

Le modèle industriel traditionnel a conféré le pouvoir à des dynasties ou à des grandes familles propriétaires du capital financier et de production. Ces élites, riches et puissantes ont par la suite cherché à transposer ce modèle à la société de l’information. Or les règles du jeu ont changé. (…)

J’appelle « infocapitalistes  » les détenteurs des moyens de création, de production et de diffusion de contenus informationnels dits «  propriétaires » (sous copyrights, droits de licence…), généralement sous forme numérique. Ils forcent les utilisateurs et acheteurs à passer par les vecteurs de diffusion ou de distribution qu’ils contrôlent en organisant intentionnellement la rareté autour de ces vecteurs. Ce sont les grandes chaînes de télévision, les grands éditeurs, les majors de la musique… Ils font partie de ce qu’on appelle généralement les mass média.

J’appelle « pronétaires  » ou « pronétariat » une nouvelle classe d’usagers des réseaux numériques capables de produire, diffuser, vendre des contenus numériques non propriétaires, en s’appuyant sur les principes de la « nouvelle nouvelle économie ». (…) Il s’agit d’usagers, d’internautes, de «  blogueurs », de citoyens comme les autres, mais qui entrent de plus en plus en compétition avec les infocapitalistes traditionnels, auxquels ils ne font plus confiance, pour s’informer, écouter de la musique, voir des vidéos, lire des livres ou communiquer par téléphone. (…) »

Il est évident (et la campagne présidentielle est là pour nous le démontrer) que l’on assiste aujourd’hui à une nouvelle forme de lutte des classes entre « infocapitalistes » et « pronétaires », entre « mass media » et « médias des masses »… Voilà un exemple parmi d’autres pour illustrer ce que je viens de dire… (à tous ceux qui n’arrêtent pas me le démander : non ce droit de réponse de Dominique Ambiel n’est pas un canular).

PS - Si vous souhaitez reprendre l’image de Sarkolène pour votre site ou blog, il suffit de recopier le code html présent tout en bas de cette page.

4 Comments

  1. Comment by desintegre on 15 February 2007 20:45

    > à propos du “PS” (sans jeu de mot)
    OK sur le fond de l’article, mais faire circuler des idées et des images ce n’est peut-être pas la même chose
    je vais faire mon vieux c, ce type de photomontage, appelons-le morphing, est détestable
    un commentaire a été jeté sur le blog de John Paul-Lepers : “c’est tout à fait le type d’image produit par l’extrême droite” (à peu près), je suis tout à fait d’accord = c’est bête et malsain
    ce morphing laisse entendre que NS et SR “c’est la même chose”, ils deviennent familiers l’un de l’autre, et à la limite cette familiarité les rendra sympathique tous les 2, “c’est sympa”, c’est fandar”, etc… on sait comment le net charrie aussi des marées de bêtises sous forme de vidéos, de canular, de blagues. Très bien, mais qu’est-ce qu’on veut faire passer dans cette idée du “pronétariat”?
    Si l’image circule “pour rire”, est-ce qu’on est bien sûr que c’est un immense rire, moqueur, méchant et salvateur, qui va circuler et se propager contre la scène politique principale, j’en doute

    Tous les deux la même chose? si ni l’un ni l’autre ne sont souhaitables, il est souhaitable de maintenir une différence entre eux deux

    je ne suis pas sûr, j’émet une réserve

    pour l’intelligence du “net” (avec jeu de mot)

  2. Comment by boulbo on 16 February 2007 16:38

    vidéo rigolote sur Ségolène
    http://elections.schmouf.com

  3. Comment by dfitz on 17 February 2007 11:36

    Mouaif, oui, bon, un bouquin sur la “démocrature” écrit par des internautes, ok mais pour dire quoi ?

    Parce que ce serait bien qu’on (nous ?) se pose la question que se sont posé des générations de trotslkistes quand ils ont soufflé leurs 18 bougies : c’est quoi la politique ?
    L’espace de délibération collective ouvert par et sur Internet, et dont on ne compte plus désormais les très nombreuses incarnations, n’est pas seulement virtuel mais également utopique.

    Internet n’est un espace démocratique que parce que nous croyons en l’utopie de la délibération entre personnes raisonnables, accordant librement leur consentement, accord débouchant sur une volonté collective. Quand je dis que c’est une utopie, il faut bien comprendre que ce type d’espace n’existe effectivement nulle part.

    Alors oui, on peut toujours poser que ce nulle part peut bien être Internet. Mais c’est oublier un peu vite que nous ne vivons pas encore dedans, et que l’élection présidentielle se décidera dans des bureaux de vote avec des vraies urnes et de vrais assesseurs, etc.

    Donc nous revenons à cette question : qu’est-ce que la politique ? Et, elle est importante, pas seulement sous l’angle théorique, mais également, disons, culturel, car ceux qui nous gouvernent sont passé par là. Ils ont fait Sciences-Po et/ou l’ENA, ils ont 20 ou 30 ans d’expériences dans la sphère du politique, et ils font de la politique d’une façon particulière.

    Ça ne servirait pas à grand chose de leur opposer un modèle virtuel, finalement pas tellement plus applicable que celui d’un Erasme, d’un Rousseau ou d’un Proudhon.

    Cet état de “démocrature” résulte-t-il d’une volonté politique déterminée (on a vu Raffarin et Ambiel tenter de gouverner par fabrication du consensus via les médias et en se passant, par exemple, des représentations traditionnelles de la société civile, comme les syndicats) ou bien est-ce une dérive inconsciente de la part des gouvernants ?

    La question de la valeur d’Internet en tant qu’espace démocratique a déjà été posée dans le passé, et les réponses proposées ne sont pas dénuées d’intérêt. Mais souvenons-nous de la question du présentateur du JT à la représentante d’ATTAC pour la première fois invitée il y a quelques années : qui êtes-vous ? Quelle est votre légitimité ?
    C’est la même question qui se posera à propos de n’importe quelle initiative née sur Internet : quelle est votre légitimité dans l’espace démocratique officiel ?

    Le débat sur le 5eme pouvoir doit en passer par là : comment construire la légitimité d’une délibération collective sur Internet ?

    Cette question mérite à mon sens d’être traitée en premier lieu si un pareil ouvrage devait voir le jour.

    dfitz

  4. Comment by lesyeux on 21 February 2007 18:56

    petit bémol : ce que je lis sur less ites ou blogs politiquesinfluents ou poulaires n’est pas très différent hélas de ce que les médias traditionnels nous servent
    non pas dans la servilité au pouvoir mais dans la bipolarisation, dans la dictature des sondages
    ils ont beau fustiger ces derniers ils s’en servent, en usent et en abusent eux aussi et nous saoulent hélas de la meme façon

    je n’ai pas vu ou très rarement de sites ou blogs mettant enavant les autres candidats..leurs programmes…
    c’est comme du mimétisme, ce 5ème pouvoir dont vous parlez ne me semble pas bien inquiétant pour les dominants….même si’il soulève parfois qq lièvres

    je pense que si on testait les noms, espaces, posts, blogs, longueurs d’articles consacr&és aux candidats en lice sur le net, on retrouverait exactement la meme chose que sur radio france, tf1 ou les chaines publiques, ou la presse écrite
    exactement

    pour la télé hélas oui, en l’absence de debats politiques contradictoires, faits par des professionnels, on assitse à des shows, telereality politiques ou le quidam pose s a petite question perso,
    le lendemain, les foule sont tremblé, c’est comme un vote à la staracadémie, lepublic vote par sondage et les médias ET blogs s’écrient en coeur : untel à gagné à l’audimat, incroyable !

    c’est beau tout ça … et misérable

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