Le plus grand parti de France
par monolecte, 4 March 2007
Au fil du temps, les rangs des abstentionnistes enflent, grossissent et remplissent insidieusement l’espace démocratique.
Si les abstentionnistes étaient tous regroupés dans un parti, ils seraient arrivés premiers au second tour des élections de 2002, loin devant Chirac, avec ses 19,88% des suffrages exprimés (et encore moins en comptant les fameux abstentionnistes) et Le Pen se serait fait éjecter directement de la course avec ces 16,86%.
Si on compte directement en voix, avec 11.698.956 personnes, les abstentionnistes comptabilisent plus de monde que les deux finalistes de 2002 réunis (5.665.855 voix pour Chirac et 4.804.713 pour Le Pen). Voilà qui relativise brusquement l’importance du séisme du premier tour des présidentielles de 2002!
Portrait-robot de l’abstentionniste.
En juin 2002, Le Monde s’est intéressé à la population des abstentionnistes et a commandé une étude à la SOFRES sur ceux ont choisi de ne pas voter aux législatives qui ont suivi le choc des présidentielles. Si l’on regarde les tendances politiques des abstentionnistes, on remarque assez rapidement que 47% d’entre eux vote habituellement à gauche et /ou pour les Verts, tous courants confondus et seulement 26% vers la droite.
Il ne faut pas se jeter sur des conclusions hâtives et se pencher dans le même temps sur un autre phénomène : l’extension du vote protestataire.
Vous nous expliquiez avant le premier tour que la crise des loyautés envers les grandes organisations politiques pouvait mener les électeurs à deux stratégies possibles le jour du vote : la stratégie de la ” défection ” caractérisée par l’abstention, et celle de la ” prise de parole ” où l’on apporte sa voix à une force protestataire, le vote blanc et nul se situant entre les deux. Il apparaît au vu des résultats du 21 avril que les électeurs ont plébiscité ces trois formules. Est-ce une première ?
Le mouvement de montée en régime de ces trois manières d’exprimer une rupture par rapport aux fidélités politiques traditionnelles s’était déjà manifesté à la présidentielle de 1995 où, par rapport aux présidentielles des années 70 et 80, on avait enregistré une hausse des abstentions, des votes blancs et nuls et des votes protestataires. Ces trois choix rassemblaient 39,5 % des électeurs inscrits. Lors du premier tour de l’élection présidentielle de 2002, ce mouvement s’est beaucoup amplifié et plus de 21 millions des électeurs inscrits -soit 51,8 % des électeurs- ont choisi l’une de ces trois formules.
D’autant que le vote protestataire d’extrême gauche a atteint lui aussi des records ?
Par rapport à 1995, le vote d’extrême gauche a doublé et quantitativement, c’est le seul électorat qui a connu une croissance aussi vigoureuse (plus de 1,3 million d’électeurs). Au-delà du parallélisme de leur progression, le vote d’extrême droite et le vote d’extrême gauche partagent nombre d’éléments de dimension protestataire : enracinement dans certaines catégories populaires, hostilité à l’Europe, même logique binaire opposant “ le peuple ” et “ les gros ” . Ces “ affinités électives ” aboutissent à des choix qui peuvent apparaître comme surprenants : dans le sondage réalisée le 21 avril par l’institut CSA dans la perspective du 2ème tour, il est intéressant de relever que l’électorat dans lequel les intentions de report sur Jean-Marie Le Pen sont les plus importants est l’électorat d’Arlette Laguiller (15% de ses électeurs ont l’intention de voter pour le président du FN au second tour).
Pascal Perrineau, directeur du CEVIPOF, pour la SOFFRES
On comprend ici que les personnes qui ne se reconnaissent plus dans les deux grands partis de gouvernement de la France sont aujourd’hui la majorité des électeurs.
Ce qui pose enfin l’intéressante question de la légitimité démocratique des deux partis dominants et surtout nous pose enfin la problématique du pluralisme politique!
L’indispensable pluralisme politique
J’avais déjà effleuré le sujet en écrivant autour du concept absurde et profondément antidémocratique du vote utile, L’idée assez vaseuse que l’on doit voter pour celui qui a une chance de gagner et non selon ses convictions. Du coup, le choix se retrouve effectivement limité au duo Sarko|Ségo et si l’on ne perçoit pas un grande différence de choix de société entre les deux, on en est effectivement à bouffer sa carte d’électeur de dépit.
D’ailleurs dans tous les pays où le débat démocratique se limite aux joies du bipartisme, la tendance est la même : l’inflation abstentionniste. Quand on est à la recherche d’un nouveau modèle de société, l’alternance de deux partis de gouvernement qui ne se départagent pas radicalement dans leur vision du monde est un peu stérile et revient à choisir entre la peste et le choléra. A partir du moment où le choix est verrouillé, la tentation est grande de se dire à quoi bon?
Comme je l’ai déjà abondamment écrit ici, à quoi bon l’alternance quand elle se résume à avec ou sans vaseline
pour l’application au forceps d’une politique économique que la majorité subit, que la majorité (qui n’est pas si conne) refuse? Car c’est bien de cela qu’il s’agit : la majorité de l’abstention, c’est le parti du refus! Ce refus de cautionner un jeu politique qui ne représente pas les aspirations légitimes des peuples se traduit donc au final par une démission électorale majeure et par l’abandon des choses politiques à une petite caste privilégiée qui finit par ne pédaler que pour elle-même.
Un renouveau démocratique est possible
C’est pour toutes ces raisons qu’il est fondamental que toutes les tendances politiques puissent s’exprimer au premier tour des présidentielles. Car chaque électeur en puissance aura d’autant plus de chance de trouver un projet politique en résonnance avec ses convictions, pourra d’autant plus facilement se positionner qu’il pourra envisager de voir ses convictions profondes être représentées, ne serait-ce que dans la législature qui suivra si promptement le débat présidentiel.
C’est aussi pour cela que l’on comprend mieux l’acharnement des deux partis de gouvernement et de leurs serviteurs à verrouiller le débat politique autour de la seule alternance.
Car si la moitié seulement des abstentionnistes se retrouvent enfin dans un projet de société et retrouvent le chemin des urnes, alors c’est le paysage politique français qui sera totalement transformé, et à travers lui, c’est un signal fort qui pourrait déclencher une prise de conscience politique qui rayonnerait bien au-delà de nos frontières. Si le choix redevient possible, le vrai choix politique et non un choix binaire prémâché par les médias et les milieux financiers (qui sont majoritairement propriétaires des médias…), la recomposition politique se fera et un nouveau monde sera enfin possible!
On comprend mieux maintenant l’acharnement des deux partis de gouvernement à verrouiller les parrainages pour les élections afin de préserver leur rente de situation.
On comprend mieux maintenant l’enjeu démocratique majeur que représente la voie du pluralisme politique.
Car il ne faudrait pas que nous nous fassions confisquer une fois de plus, une fois de trop, notre droit inaliénable de choisir en notre âme et conscience, selon nos convictions !
4 Comments
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Le problème est que le mode de scrutin nous met devant un choix difficile :
ou bien voter en prenant en compte des considérations stratégiques (je sais que les autres électeurs vont voter comme ceci donc ma meilleure chance d’arriver au résultat le moins pire est de voter comme cela…)
ou bien voter en pleine conscience et se résigner à devoir limiter la casse (si c’est possible) aux tours suivants.
La solution serait d’améliorer un tant soit peu le mode de scrutin de façon à ce que l’expression sincère des préférences soit beaucoup mieux prise en compte dans les résultats. Il y a plein de solutions qui amélioreraient le résultat et limiteraient les considérations stratégiques au moment du vote : vote par approbation, méthodes de Condorcet, scrutins à trois tours….
Au passage une petite remarque, moi je voterai avec comme arrière-pensée : quels résultats aux présidentielles feront voter «bien» (selon mes opinions) les autres électeurs aux législatives. C’est tordu, c’est tout sauf sincère, mais ce qui m’importe c’est le résultat des législatives ! Alors s’il me faut voter pour le candidat le plus éloigné de mes convictions pour que mes concitoyens votent «bien» au troisième tour…
Et pourtant c’est encore le vote utile qui va faire cette présidentielle. C’est devenu cette fois-ci encore plus vicieux dans le sens ou entre le troisième et le quatrième on choisit le moins pire.. à défaut de pouvoir voter blanc.
Nous sommes en plein règne du vote utile…mais cela a du mal prendre, et dans les rares sondages qui regardent l’abstention, le vote blancs et nuls on voit où est le troisième homme. On aurait pu croire qu’aprés 2002, les Français iraient voter en masse pour un candidat dont le programme aurait été le reflêt d’une prise de conscience sur la société. eh ben non !
Rien n’ a changé.
Bravo pour cet article.
je ne vois pas de différence stratégique entre “limiter la casse” et “voter pour le moins pire”
calcul, billard à trois bandes, plan sur la comète, second degré…
le vote serait-il un jeu?
il faut accepter d’être minoritaire et d’être visible comme minorité
on est pas responsable du vote des autres, on ne vote pas non plus à la place des autres
le seul risque c’est d’être dans une majorité à laquelle on appartient pas (perdu)
quand on a peur de poser des questions bêtes on se tait et puis après on se rend compte qu’on a eu tort de se taire,
si je ne me tait pas je peux m’apercevoir que je ne suis pas tout seul, au contraire, et même qu’un mouvement général qui paraissait indiscutable est en réalité tout à fait fragile et qu’un projet peut changer de direction
le vote utile est pour moi une manière de se taire
le vote utile c’est ce qui empêche de voter
il n’est pas inutile de ne pas voter utile, sauf si, comme l’horrible article de jacques julliard dans “rebonds/libération” on considère que le vote de conviction est un vote “pour son petit confort à soi”, autant ne plus penser, et allez droit vers une société où le vote n’est plus qu’un plébiscite pour le pouvoir qui s’autorise juste comme le meilleur pouvoir possible
votez gratuit!
au plaisir