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BATTISTI : FIN DE CAVALE

par Bernard Langlois, 21 March 2007

Ça tombe bien, on va dire ça comme ça.
C’est une pratique récurrente des gouvernements de droite que de chercher à faire « un coup » à la veille d’une élection : une façon de frapper l’opinion, sensée réagir favorablement à une démonstration spectaculaire de fermeté, tout en embarrassant une opposition réputée laxiste. Disposer pour se faire des moyens du ministère de l’Intérieur est un atout maître. On se souvient peut-être de l’entre deux tours de l’élection de 1988 quand, Pasqua à la manœuvre (un orfèvre !), la révolte kanake fut noyée dans le sang dans la grotte d’Ouvéa en même temps qu’aboutissaient opportunément les négociations secrètes permettant la libération des otages du Liban. Plus récemment, en juillet 2003, lors du premier séjour de Sarkozy place Beauvau, le principal suspect dans l’affaire de l’assassinat du préfet Erignac, Yvan Colonna, était fait aux pattes dans sa bergerie du maquis corse : deux jours avant — tiens, tiens ! — le référendum local sur le nouveau statut de l’île de Beauté (1).
C’est fou ce que j’ai mauvais esprit.

Donc, on l’apprenait dimanche soir, la police brésilienne, en étroite collaboration avec la poulaille française, vient de mettre la main sur Cesare Battisti, en cavale depuis bientôt trois ans. L’ancien militant d’extrême gauche italien risque maintenant l’extradition, et son incarcération à vie dans une prison italienne, sans même passer par la case tribunal.

C’est la première raison qu’on a de le défendre : qu’il ne puisse pas, justement, se défendre. On sait qu’il fut condamné par deux fois par la justice italienne : d’abord à douze ans de taule pour « participation à bande armée » et « recel d’armes » en 1981 ; puis, douze ans plus tard, par contumace, à perpétuité pour quatre « homicides aggravés » commis en 1978 et 1979. Si Battisti n’a jamais nié son engagement dans un groupe armé (le PAC : prolétaires armés pour le communisme) — c’était dans le contexte des « années de plomb » italiennes, une époque des plus troubles où les pires crimes, comme l’attentat de la gare de Bologne (80 morts, 200 blessés) furent attribués aux « anarchistes », alors qu’on apprit bien plus tard qu’ils étaient l’œuvre d’une extrême droite étroitement liés aux services secrets, à la loge P2 et à la CIA : ça s’appelle une « stratégie de la tension » … —, il a toujours nié être l’auteur des meurtres qu’on lui impute. Contrairement à la France, l’Italie ne rejuge pas les condamnés par contumace qui ne se sont pas présentés spontanément : s’il est extradé, Battisti n’aura donc aucune possibilité de se faire entendre.

La deuxième raison qu’on a de le défendre : c’est que, dans une décision qui date de 1985, François Mitterrand avait pris la (sage) décision de ne pas extrader les anciens activistes italiens réfugiés en France, pourvu qu’ils aient rompu avec leur passé violent. Sans doute parce qu’il n’ignorait rien des conditions très particulières où s’étaient exercées ces violences dans une Italie chaotique et qu’il jugeait préférable de jouer la carte de l’apaisement. C’est ainsi que des dizaines de jeunes rebelles transalpins ont pu bénéficier de ce statut de réfugiés et refaire leur vie chez nous, où ils sont encore en nombre sans poser de problèmes. Battisti, qui s’était évadé de sa prison italienne (où il purgeait sa peine de douze ans après sa première condamnation) en octobre 1981 s’installe donc en France en 1990, après quelques années de cavale au Mexique. Il n’a plus besoin de se cacher. Même lorsque tombe, en 1993, sa condamnation par contumace pour les quatre crimes qu’on lui impute : la « jurisprudence Mitterrand » continue de s’appliquer sous les gouvernements français successifs, de gauche comme de droite (c’est d’ailleurs ce qui explique pourquoi il est « chargé » de crimes de sang qu’il nie avoir commis : les anciens compagnons d’armes qui l’ont « balancé » en échange de remises de peine, voire d’impunité — les « repentis » — peuvent croire à bon droit qu’il ne risque plus rien dans sa « terre d’asile » …) et ce n’est que sous Chirac-Raffarin, en 2004, que la France renie brutalement sa promesse et accède à la demande récurrente d’extradition de la justice italienne : une fleur de Chirac à son copain Berlusconi. C’est ce reniement de la parole française qui mobilise alors nombre d’intellectuels — y compris des gens bien peu suspects de complaisance pour la lutte armée ou l’extrême gauche, comme Bernard-Henri Lévy. Après quelques semaines à la Santé, et après avoir épuisé toutes les voies de recours, Battisti juge plus prudent de prendre le large. Fuite au Brésil, donc.

La troisième raison qu’on a de le défendre : l’homme qui risque maintenant la prison à vie n’a plus grand chose à voir avec le petit prolo radicalisé des années 70, embarqué comme tant d’autres dans une lutte sans issue : trente ans ce sont écoulés ! Avant que le ciel ne lui tombe sur la tête, Cesare Battisti vivait en père tranquille, en famille, à Paris. Gardien d’immeuble pour gagner sa croûte, et surtout auteur talentueux de polars, largement inspirés de sa vie mouvementée. D’où le soutien de la plupart de ses pairs, dont la célèbre Fred Vargas, qui prend la tête de la révolte ; et celui de quasiment toute la gauche : Hollande vient le voir à la Santé, Delanoë le fait citoyen d’honneur de la ville de Paris, etc. (2)

Une seule de ces trois raisons serait suffisante pour en faire un lecteur d’honneur de Politis !

DERNIER ESPOIR.
Le sort de Battisti se joue désormais à Brasilia, où il devait être transféré ce lundi 19 mars. Il n’est pas encore certain que la justice brésilienne accorde l’extradition à son homologue italienne.
Le soutien s’organise sur place, à l’initiative d’un député vert, Fernando Gabeira, qui tente d’obtenir du gouvernement Lula qu’il accorde à Cesare l’asile politique. On souhaite très fort qu’il y parvienne. C’est le dernier espoir. Fernando Gabeira a quelques bonnes raisons personnelles de s’intéresser à cette affaire : il fut lui-même engagé dans la lutte armée au temps de la dictature et participa notamment à l’enlèvement d’un ancien ambassadeur des Etats-Unis, en 1969. L’Italie des « années de plomb » n’était certes pas une dictature comparable au Brésil de l’époque.
C’était quand même une démocratie bien malade.

SI BAS ?
Mais sommes-nous nous-même (la France) en si bonne santé ?
Nicolas Sarkozy va bientôt quitter le ministère, qui lui est si utile dans sa marche sur l’Elysée. L’arrestation de Battisti est le dernier exemple en date de l’utilisation des moyens de l’Etat à des fins personnelles : relancée voici quelques semaines, la traque de l’ancien activiste italien en cavale aboutit juste à temps pour que le ministre-candidat puisse s’attribuer le mérite de son arrestation et l’ajouter au bilan cynique de son activité ministérielle (le pire étant encore la chasse aux sans papiers et les extraditions à jet continu sans la moindre prise en compte des risques encourus pour certains et du saccage pour tous des liens affectifs et familiaux.) Qu’on puisse seulement envisager de placer à la tête de l’Etat ce petit mégalo énervé, prêt à toutes les compromissions, dénué de toute conviction, capable de toutes les flatteries comme de toutes les intimidations pour arriver à ses fins me plonge dans des abîmes de perplexité.
Sommes-nous près de tomber si bas (3) ?

CONTENT !
Lundi, 17 H 30 : ils seront donc douze, comme les huîtres et les apôtres, à pouvoir concourir. Bové a bien ses signatures. Me voilà bien content !

Votez utile, osez José !
B.L.

(1) Ces coups d’esbroufe ne marchent pas forcément : Mitterrand fut élu en 88 malgré les manœuvres paquaïennes ; et les Corses envoyèrent le statut de Sarko aux poubelles de l’Histoire …
(2) Mais aujourd’hui, les premières réactions du PS et de sa candidate sont bien timorées, bien piteuses. Bons points, en revanche à Dominique Voynet et à François Bayrou.
(3) Si pas encore fait, lire avant de voter la très décapante et hilarante BD de Philippe Cohen, Richard Malka et Riss, La face karchée de Sarkozy, Vents d’Ouest, Fayard.

[Bloc-notes de Politis du 22 mars]

6 Comments

  1. Comment by Vincent on 21 March 2007 15:59

    T un sacré rigolo toi, il est innocent ou non Battisti? A t-il été jugé? Si il y a crime de sang, il doit evidemment finir sa vie “en taule” comme tu dis. Qu’il ecrive des polars à ton gout (en utilisant son expérience d’assassins dis tu ou son passé trouble) n’en fait pas à mon gout un innocent.

  2. Comment by angela on 21 March 2007 18:21

    la franco-gauchouillie est bien sûr virginale. Elle n’emploie jamais les moyens de l’Etat à la réalisation de ses objectifs politiciens. Elle utilise même le système éductatif popur fabriquer des électeurs de gauche à la chaîne.
    Angela, Berlin

  3. Comment by chris on 21 March 2007 20:25

    Crime de sang ..quelle belle connerie a l’usage de ceux qui n’ont jamais participé a une guerre , qui ne se sont jamais engagés dans une cause .

    terrorisme d’etat ou terrorisme tout court , les guerres modernes sont terroristes ou alors que l’on defere devant le meme tribunal que Battisti , tout les veterans des derniers conflits post coloniaux , moi y compris ,nous avons tous du sang et de la merde sur les mains ,

    Et d’avoir ete du bon coté ,celui des vainqueurs ou des vaincus ,des etats souverains ou des revolutions n’y change rien .

    Je ne jetterais pas la premiere pierre a Battisti , au meme age que lui , j’etais en quete d’engagement fort mais nous ,nos derapages etaient couverts par les memes citoyens laches et pleutres qui conspuent les egarements d’un Battisti .

    je vous recommande la lecture de “tout homme est une guerre civile ‘ de Larteguy …pas specialement de gauche cet auteur la pourtant !

    “toujours tu respecteras les vaincus ” c’est du coté de chez “legio patria nostra “

  4. Comment by mc on 21 March 2007 22:58

    Avant de dire n’importe quoi c’est à dire de répéter bêtement le n’importe quoi qui s’est étalé dans les journaux, il faudrait s’informer. Mais à quelle source…?

    La source la plus précisément vérifiée, c’est le bouquin sur Cesare écrit par Fred Vargas. Elle ne cache pas qu’elle croit en l’innocence de Cesare, mais elle ne se dispense pas pour autant de vérifier minutieusement ce qu’elle avance.

    Ce livre est à son honneur, et au déshonneur des journalistes, dont aucun n’a su faire ce travail d’investigation qui est pourtant le B.A.BA de leur profession.

    On ne peut pas comprendre l’histoire de Cesare si on ignore les évènements des années 70 en Italie, la “stratégie de la tension”, les attentats meurtriers de l’extrême droite, les assassinats de jeunes militants dont elle s’est fait alors une spécialité.
    On peut continuer à croire à la justice de son procès si on ignore dans quelles conditions ont été jugés tous ces jeunes militants, le rôle des “repentis”, le rôle des “dissociés”, les pressions psychologiques, les tortures.
    Comment ne pas trouver bizarre que Cesare ait été chargé, si longtemps après sa fuite, de crimes qui ne figuraient pas dans sa première condamnation, et que ces crimes sont la totalité de ceux qui ont été imputés à son groupe de militants: il aurait donc tout fait à lui seul?

    Enfin, on nous répète sur tous les tons que Cesare doit s’expliquer devant la justice de son pays, alors que c’est précisément ce qu’il demande et qu’on lui refuse: un procès public dans des conditions normales.

  5. Comment by Olivier Bonnet on 22 March 2007 16:37

    Total respect à Bernard, une fois de plus, pour rétablir certaines vérités et dire les choses telles qu’elles sont.

  6. Comment by charlie on 22 March 2007 23:30

    “Il est innocent ou non ?”, question qui revient sans cesse à propos des “Italiens” réfugiés en France.
    Va savoir… Beaucoup on toujours proclamé leur innocence, ils ont de toute façon rompu avec la violence des années de plomb.
    Mais là n’est pas la question.
    La justice italienne a été à de nombreuses reprise condamnée par la Cour européenne des droits de l’homme à propos des procès des années de plomb : condamnations par contumace sans possibilité de nouveaux procès, recours systématiques aux repentis en échange de réductions de peine pour eux, constructions logiques de l’accusation non fondées sur des preuves, extension infinie de la notion de ” concours à bande armée “, etc.
    C’est une des raisons qui ont poussé Mitterand à accueillir les réfugiés italiens : ils ne bénéficiaient pas, ils ne bénéficient toujours pas d’un procès équitable.
    C’est une des raisons qui poussent à défendre Battisti.

    Il y a 4 ans et demi, Paolo Persichetti a été extradé en Italie. Il y purge une peine de 22 ans de prison. Il a été condamné sur un seul témoignage, d’un repenti qui s’est rétracté en appel, pour “complicité psychique” dans un assassinat.

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