Elections 1 et 2.
par Bernard Langlois, 21 June 2007
1- POUR LA FORME.
jeudi 14 juin 2007
Et avec ça, faut-il vous l’emballer ?
On rappellera, pour la forme, qu’une élection à deux tours s’apprécie à l’issue du second ; et qu’il est arrivé, dans le passé, que le vote du deuxième dimanche corrige assez nettement celui du premier. Mais, bon, c’est vraiment pour la forme ! Les choses étant ce qu’elles sont, je serais fort surpris que l’examen de rattrapage de dimanche prochain nous réserve de notables surprises. En ce lundi matin où, dans les états-majors politiques et les salles de rédaction, on s’use les yeux sur le scrutin en faisant chauffer les calculettes ; où l’on spécule sur d’improbables alliances, d’aléatoires appels du pied, d’inavouables fricotages, de subites révélations d’accointances jusque-là ignorées (mais, mon cousin, comment avons-nous pu si longtemps nous tenir à distance ?) ; où l’on devine dans l’ombre de subtils marchandages aux fragrances de rhubarbe et de séné (chaque circonscription n’est-elle pas, au fond, une petite principauté qu’il convient de gérer en bonne intelligence, au mieux des intérêts de chacun ?) ; pendant donc que les professionnels de la profession acteurs, comparses ou simples observateurs décortiquent, supputent, échafaudent : l’amateur solitaire que je suis, retranché en sa librairie bucolique, propose en vrac à votre aimable attention les quelques remarques, annotations et réflexions que lui inspire le petit théâtre politique à l’issue de sa dernière représentation.
Sans prétention, hein ? On cause entre amis.
D’abord, la participation : particulièrement faiblarde.
J’entends qu’on s’en étonne ici ou là, qu’on le déplore, voire qu’on en fait amèrement reproche aux électeurs inconstants ; quelle déception ! N’avaient-ils pas massivement répondu à l’appel des urnes il y a tout juste un mois, n’avait-on pas alors célébré dans la liesse quasi unanime (pas ici, vous vous en souvenez peut-être…) cette admirable démonstration de civisme rivant leur clou à tous les Cassandre dénonciateurs d’une politique réduite au spectacle ? Eh bien, voici les pendules remises à l’heure (américaine) ! Nombre de Français, s’étant exprimés à l’issue d’une interminable campagne présidentielle, ont dû se sentir quittes. L’essentiel, à leurs yeux, était fait : on avait installé un nouveau Prince, qu’on se débrouille sans eux pour repeupler un hémicycle dont on n’est pas bien convaincu qu’il serve à grand-chose.
Pas sûr qu’on puisse leur donner tort.
La « vague bleue », ensuite : vraiment pas une surprise !
Le plaidoyer pour une « correction » dans l’urne de juin des résultats de mai, pour un « rééquilibrage », un « nécessaire contrepoids » relevait d’une rhétorique sans doute légitime, mais usée jusqu’à la corde. Une ample majorité de nos concitoyens a porté au pouvoir un habile aventurier qui exerce sur elle une sorte de fascination : elle entend le voir à l’oeuvre en le laissant libre de ses mouvements. Le temps de la déception viendra forcément, ce n’est pas encore l’heure, le Prince-Président entame à peine son pain blanc.
L’opposition ne peut avoir droit qu’aux miettes.
La faute à Jospin : l’inversion du calendrier.
Très à la mode, au PS, de cracher sur l’ancien Premier ministre : tous les ânes roses y vont de leurs coups de pied ! Oui, Jospin a inversé l’ordre des élections et pensait bien en profiter. À l’époque, dans son camp, nul ne trouvait à y redire. Je me souviens, quant à moi, avoir approuvé cette décision que je juge conforme à l’esprit des institutions. Sauf à considérer la cohabitation comme le nec plus ultra de la bonne gouvernance, il me paraît normal que le chef de l’exécutif ne soit pas entravé dans ses choix politiques par une majorité législative hostile. Du reste, dans le passé, un Président (de gauche ou de droite) fraîchement élu, trouvant en legs une chambre adverse, s’empressait de dissoudre pour s’en adjoindre une nouvelle à sa main, et cela semblait naturel.
La réforme : quinquennat + inversion a été précisément faite pour échapper à la dyarchie des périodes de cohabitation, et présentée comme telle.
L’électeur a donc bien compris la règle du jeu !
La faute à Mitterrand : le choix de la commodité.
Reconnaître la logique d’une disposition calendaire institutionnelle ne veut pas dire qu’on se satisfait de ces institutions-là : il est parfaitement clair que tout est à revoir d’un dispositif électoral qui permet l’escamotage presque complet d’une presque moitié des suffrages et d’une constitution qui fait de l’hôte de l’Élysée une sorte de monarque absolu. Mais je me gausse de ces socialistes en peau de lapin qui ne découvrent les aberrations du système que lorsqu’ils en sont les victimes. La critique la plus lucide de la Constitution de la Ve République date de 1964, elle est signée François Mitterrand [1]. Lequel, avec ses féaux et amis, a disposé de deux septennats pour en changer. Il s’en est bien gardé, tant ce qui paraît inacceptable lorsqu’on croupit dans l’opposition devient d’un coup bien supportable quand on accède au pouvoir, pas vrai ?
D’où qu’on les écoute aujourd’hui chouiner d’une oreille distraite.
Deuxième tour : l’impossible renversement.
Il n’y aura pas, selon toute vraisemblance, de renversement de tendance au second tour. L’emporteront à gauche ceux qui, solidement implantés, ne sont pas trop loin du seuil d’éligibilité. Pour les autres, pas de bonne surprise à attendre, même si l’électorat se mobilise un poil plus. Car on ne verra cette fois quasiment point de ces triangulaires qui assuraient aux socialistes comme une rente de situation : au prix fort d’une droitisation de son discours et de son programme, Nicolas Sarkozy, roi du bonneteau, a tout simplement fait disparaître le Front national, qui ne subsiste plus qu’à l’état résiduel, sous les formes avantageuses de la fille du Chef, la Walkyrie d’Hénin-Beaumont, potentiel village gaulois du Pas-de-Calais, 14e circonscription (confirmation ou pas dimanche prochain). Le parti qui, voici à peine cinq ans, faisait trembler la démocratie française et qui fit l’objet des séances d’exorcisme qu’on sait (pour le plus grand bien de M. Chirac) n’est plus qu’un appendice du grand rassemblement présidentiel qui court de M. Kouchner (humaniste) à M. Balkany (margoulin), de M. Vanneste (homophobe) à M. Sevran (chanteur), de M. Boulais (lofteur) à M. Gallo (académicien), de Mme Boutin (catholique vaticaniste) à M. Hirsch (abbé Pierre) de M. Estrosi (bac moins cinq) à M. Allègre (mammouth scientiste), en attendant, dit-on, M. Lang (marin pécheur). Le papa du Modem, François Bayrou, faute d’avoir admis que le système exige des alliances en bonne et due forme (âne de Buridan, le voici redevenu baudet des Pyrénées comme devant), ayant échoué dans sa tentative d’ouvrir une troisième voie compensatoire : plus rien ou presque ne se dresse donc entre l’UMP et le PS, entre le sarkozysme et ce qu’on appelle encore (par coupable habitude) le socialisme.
L’hégémonie du premier est donc assurée pour une durée indéterminée.
Qu’on n’aille pas croire que je m’en réjouis.
Je me borne à constater. Et à tâcher d’en rire, pour n’avoir point à en pleurer.
P.-S. : Dans le microclimat limousin, terre de socialisme granitique, les positions ont tenu sans problème. Mais on a raté, dans la deuxième circonscription de Creuse (Aubusson), la reconquête d’un vieux fief de droite qui semblait pourtant prenable : c’est qu’à la place d’une solide militante à qui la candidature revenait d’office (au nom de la parité) et après les tirs de barrage auxquels elle fut soumise par les jaloux de son camp, qui guignaient la place, les hautes instances nationales ont fini par désigner un tiers candidat, chevènementiste « L’huître et les plaideurs », vous connaissez ? , ancien ministre blanchi sous le harnois, aux origines certes creusoises mais délaissées depuis lurette, maire de surcroît… d’un arrondissement parisien ! Tout pour plaire dans nos campagnes : celle de Georges Sarre (qui n’a même pas eu l’élégance de prendre comme suppléante la militante qu’il évinçait) s’est plantée en beauté. Justice immanente !
Notes
[1] Le Coup d’État permanent, Plon.
[2] Le Coup d’État permanent, Plon.
2 CORRRECTIONS ET DESORDRE.
jeudi 21 juin 2007
Après la correction, la correction.
Subtile obscurité de notre belle langue, qui use du même mot pour qualifier la fessée administrée à la gauche, un jour de juin, par un électorat sévère ; et la pommade dont ce même électorat, huit jours après, tartine ses fesses rougies ! Je vous le rappelais jeudi dernier : l’élection est à deux tours et il est arrivé, par le passé, que le deuxième inverse le cours du premier. Mais j’ajoutais (homme de peu de foi…) que ce rappel était fait pour la forme, tant il paraissait improbable ce coup-ci que le deuxième dimanche corrige autrement qu’à la marge les résultats du premier. Eh bien, si ! Pan sur mes doigts ! Comme d’un coup d’éponge au tableau noir, vous avez, citoyens, effacé la copie bâclée du 6 juin et, d’une belle écriture, en soignant pleins et déliés, raconté le 17 une tout autre histoire.
Plus sympathique, je trouve.
Les soirées électorales, donc, se suivent et ne se ressemblent pas forcément. Nos excellences sarkoziennes fraîchement en place avaient, paraît-il, pour consigne d’éviter tout triomphalisme : elles n’ont guère eu à se faire violence, tant s’égrainaient pour leur camp, au fil de la soirée, mauvaises nouvelles, contre-performances, naufrages corps et biens.
Les Copé, Bertrand, Bachelot, Hortefeux et autres préposés à la prise de parole au nom de l’UMP avaient beau marteler l’évidence : que la majorité reste largement majoritaire, avec une bonne centaine de sièges de rab ; et réciter leur credo : que les Français avaient approuvé clairement les excellents projets de réforme de leur Président bien-aimé (que Dieu l’ait en sa Sainte Garde) et qu’ils lui avaient donc donné, et à son gouvernement éclairé, tous les moyens de leur politique : ils n’avaient pas vraiment, ces hérauts, le coeur à pavoiser, tant on était loin du raz de marée bleu annoncé. Ces fiefs qui s’écroulaient, ces conquêtes annoncées qui tournaient au fiasco, ces épopées tombant en quenouilles… Alors, pas sûr que tous les hommages à Juppé aient été sincères (après tout, le grand Caribou est quasiment le dernier des chiraquiens, et son effacement ne doit guère émouvoir la Sarkozie), mais s’ajoutant à tant de mauvaises nouvelles, la pâtée bordelaise est lourde de conséquences : n’était-il pas le seul ministre d’État, le numéro 2 du gouvernement, le plus ancien dans le grade le plus élevé ? N’avait-il pas reçu la charge du lourd et symbolique dossier de l’Environnement ?
Il allait donc falloir remanier, déjà, et pas qu’un peu, et pas qu’aux marges ; et ça, franchement, un mois après qu’on a pris le pouvoir de si belle manière, ça fait salement désordre (une veine : Kouchner n’était pas candidat, il aurait fallu trouver aussi un nouveau ministre des Affaires étrangères !).
La défaite en souriant
Le malheur des uns faisant en la matière le bonheur des autres, on chantait à gauche la défaite en souriant.
Car il est incontestable qu’on avait sauvé les meubles et l’argenterie : on craignait fort de n’être plus qu’une poignée de survivants, voilà qu’on se comptait nettement plus nombreux qu’en 2002 ! Minoritaires, soit, mais en nombre et prêts à toutes les guérillas. Des barons sérieusement menacés (Strauss-Kahn, Dray…), voire qu’on pensait condamnés (Bianco, Montebourg…), sauvent leur tête avec leur siège ; on s’offre même des victoires auxquelles on ne songeait guère une semaine avant : à commencer par Bordeaux, où Michèle Delaunay partait avec douze points de retard sur le maire-candidat ! Belle victoire, fortement symbolique aussi, que celle d’Aurélie Fillippetti contre Alain Missoffe, en Moselle : la fille d’ouvrier contre l’héritier des maîtres de forges ! Jolie déculottée encore, infligée au play-boy du barreau Arno Klarsfeld, parti courir en roulettes le XIIe arrondissement : et c’est aussi une femme, Sandrine Mazetier, qui remporte cette circonscription de droite, gain décisif dans la perspective des prochaines municipales parisiennes. En règle générale, du reste, le PS n’a pas à se plaindre d’avoir joué la carte féminine en nombre d’endroits (exemple encore : Rouen, fief sarkoziste gagné par Valérie Fourneron ; ou Limoges, où l’ancien juge Marsaud [1], député sortant, est battu par Monique Boulestin) ; et ce n’est pas non plus Delphine Batho qui me démentira, qui s’est posée comme une fleur dans la circonscription laissée vacante par Ségolène Royal ( Laquelle a bien fait de se priver, en vertu des grands principes (le non-cumul des mandats en l’occurrence), d’une facile réélection. On sait, par ailleurs, qu’elle rompt, en vertu des grands sentiments, avec le père de ses enfants [2]. Sans s’être encore imposé en nombre égal sur les travées parlementaires, le sexe de moins en moins faible monte en puissance au Palais-Bourbon de façon significative (une trentaine d’élues supplémentaires) et c’est surtout au PS qu’on le doit. Quant aux alliés traditionnels du parti hollandais (Hollande lui-même réélu en maréchal dans une Corrèze en pleine déchiraquisation), ils peuvent aussi pousser un ouf : le PCF maintient l’essentiel de ses positions, les trois Verts sortants sont réélus (et un quatrième, le Nantais de Rugy les rejoint). Même le centrisme maintenu (bayrouiste), avec quatre élus, fait mieux que prévu.
C’est donc incontestable, on a échappé au pire : une Chambre monocolore bleu horizon, monopolisant le débat face à une opposition réduite aux caquets.
Pourquoi ?
Reste à savoir le pourquoi de ce renversement imprévu en aussi peu de temps. Plusieurs facteurs (outre Besancenot !), ont sans doute joué, d’importance inégale, qu’on va tenter de lister.
Abstentions : à peu près autant qu’au premier tour (soit beaucoup), mais pas forcément les mêmes aux mêmes endroits ! Le combat paraissant gagné d’avance, beaucoup d’électeurs de droite ont peut-être fait l’impasse sur le deuxième tour. Par exemple : vous êtes un bon bourge bordelais partisan de Juppé, il fait beau et votre villa sur le bassin d’Arcachon vous tend les bras… Voyez ? Et, à l’inverse, pour limiter la casse, des abstentionnistes de gauche se sont sans doute mobilisés.
Intentions : celles qu’on prête, avec quelque raison, à un gouvernement et à une droite venues au jour en même temps qu’on apprenait qu’il n’y aurait pas de « coup de pouce » pour le Smic… On donnait d’un coup du grain à moudre à la gauche, qui ne s’en est pas privée.
Centristes : tout indique que les électeurs du MoDem se sont reportés en masse sur les candidats de gauche (à 55 %, contre 28 pour l’UMP) ; plutôt traumatisés par les retournements de veste de l’entourage de Bayrou, ces électeurs-là ont sans doute voulu marquer leur désapprobation et assurer le rééquilibrage. C’est le PS qui en a profité.
Image : c’est une raison que je ne vois évoquée nulle part, mais, outre qu’il est possible que la croisière à Malte produise avec retard quelque effet négatif, je m’interroge sur l’impact qu’a pu avoir la désormais fameuse vidéo sur la prestation du Président au G8. Je parle de cette conférence de presse, vue sur le Net par des centaines de milliers de gens, où Sarkozy nous donnait une sorte de version actualisée de « L’eau ferrugineuse » du regretté Bourvil… Le président de la République française, en représentation à l’étranger, pompette (ou sous amphètes ?), pas sûr que ça plaise à tout le monde !
Bref, les raisons sont plurielles et s’additionnent.
On reste en tout cas assez interloqué par un renversement que personne n’avait prévu et qui semble bien indiquer une très rapide dégradation de cet « état de grâce » consenti, par tradition, à un pouvoir tout neuf par une opinion trop bonne fille. Il y fallait d’ordinaire quelques semaines, et on mesurait l’usure aux premières partielles, ou aux élections locales : il y a incontestablement une nette accélération !
Le chantier
On ne va certes pas bouder le plaisir qu’on a pris aux mines dépitées de ces messieurs-dames de la majorité. Sans sombrer dans la béatitude. Car on voit bien le risque qu’une opposition requinquée se dispense des nécessaires travaux de réfection qu’impose son état. Après tout, ça ne va pas si mal, remettons le chantier à plus tard !
Or, même corrigée dans le bon sens, une défaite reste une défaite. Et l’incapacité de la gauche (comme de la gauche de la gauche !) à offrir une alternative crédible à des politiques de régression sociale et de restriction des libertés ne permet nullement de se montrer optimiste. Surtout dans un monde où l’on sent monter tous les périls.
Une interminable séquence électorale se termine un peu moins mal qu’elle n’a commencé, voilà tout.
Notes
[1] Sale temps pour les chats fourrés tentés par la carrière politique : l’autre juge en compétition celui qui terrorise les terroristes, le célèbre Bruguière , qui tentait sa chance dans le Lot sous les couleurs de l’UMP, s’est également fait étendre par un socialiste.
[2] Ce qui ne nous regarderait pas s’il n’était aussi le patron du PS). L’annonce en fut faite en pleine soirée électorale, ce qui est paru incongru à beaucoup : certains se sont empressés de lui en faire le reproche. La rumeur courait, la confirmation a fuité, l’intéressée n’y est pour rien.
[3] Sale temps pour les chats fourrés tentés par la carrière politique : l’autre juge en compétition celui qui terrorise les terroristes, le célèbre Bruguière , qui tentait sa chance dans le Lot sous les couleurs de l’UMP, s’est également fait étendre par un socialiste.
[4] Ce qui ne nous regarderait pas s’il n’était aussi le patron du PS). L’annonce en fut faite en pleine soirée électorale, ce qui est paru incongru à beaucoup : certains se sont empressés de lui en faire le reproche. La rumeur courait, la confirmation a fuité, l’intéressée n’y est pour rien.
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